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Analyse du verdict
Pour supporter
notre analyse du verdict, nous nous appuyons sur sa présentation dans le tome II du C.R. sténographique du Procès de Maurice Papon, dans
les pages 952, 953 et 954.
Nous avons vérifié en réécoutant le Président sur un enregistrement de
la chaîne Histoire. Ce texte comporte quelques imprécisions. Le Président a
toujours précisé que la réponse oui était à la majorité de 8 voix au
moins, et nous avons apporté quelques oublis qui apparaissent en caractères
réduits.
JEUDI 2
AVRIL
Verdict
9
h 02. La cour rend son jugement
LE PRESIDENT : L’audience est reprise, veuillez vous asseoir.
Voici quelles sont les réponses aux questions.
Les arrestations:
A la question n0 1 :
Est-il constant qu’à Bordeaux, courant juillet 1942, Léon Librach a
été arrêté sans ordre des autorités constituées hors les cadres prévus
par la loi ? La réponse du jury à la majorité de 8 voix au moins est : Oui.
A
la question n0 2 : Est-il constant que l’action spécifiée à la
question n0 1 constitue un acte inhumain ou une persécution commis
de façon systématique dans le cadre d’un plan concerté pour le compte
d’un Etat pratiquant une hégémonie idéologique, en l’occurrence l’État
national-socialiste allemand, à l’encontre de personnes en raison de leur
appartenance à une collectivité raciale ou religieuse? Réponse du jury à la
majorité : Oui.
A
la question n0 3 : L’accusé Papon est-il coupable d’avoir, à
Bordeaux, courant juillet 1942, par son aide et assistance, sciemment facilité
la préparation ou la consommation de l’action spécifiée
et qualifiée aux questions 1 et
2 ? Réponse du jury à la majorité : Non.
Les
questions 4 à 30 portent sur la culpabilité de l’accusé concernant les
arrestations perpétrées
courant juillet 1942. La réponse du jury
à la majorité de 8 voix au moins est : Oui.
Les
questions 31 à 54 portent sur la culpabilité de l’accusé concernant les
arrestations à l’égard des mineurs arrêtés courant août 1942. La réponse
est : Oui à la majorité de 8 voix au moins.
Les
questions 55 à 73 portent sur la culpabilité de l’accusé concernant les
arrestations perpétrées pendant le mois d’octobre 1942. La réponse du jury
à la majorité de 8 voix au moins est : Oui.
Les
questions 180 à 182 concernant la complicité de tentative d’arrestation de
Michel Slitinsky, courant octobre 1942. La réponse du jury est : Oui à la
majorité de 8 voix au moins.
La
question n0 76 vise la complicité d’arrestation concernant
Sabatino Schinazi. La réponse est : Non.
Pour
les questions 79, 82, 85, 88, 92, 96, 100, 104, 108, 112, 116 qui concernent la
culpabilité de complicité d’arrestation
relative aux faits de décembre 1943, la réponse est : Non.
Pour
les questions 117 à 170, qui concernent la complicité d’arrestation aux
faits de janvier 1944, la réponse est : Oui à la majorité de 8 voix au moins.
Les
questions 171 à 179, qui concernent les arrestations commises courant mai 1944,
la réponse à la question de la complicité de l’accusé est : Non.
Pour ce qui concerne les séquestrations:
Les questions 183 à 234, concernant la complicité de séquestration pour
juillet 1942, la réponse est : Oui.
Les
questions 235 à 316, concernant la complicité de séquestration pour août
1942, la réponse est : Oui.
Les
questions 317 à 326, concernant la complicité de séquestration d’Ariette et
André Sztajner courant septembre 1942, la réponse est : Non.
Les
questions 327 à 351, qui concernent la complicité de séquestration courant
octobre 1942, la réponse est : Oui.
Les
questions 352 à 355, qui concernent la complicité de séquestration des
personnes courant novembre 1943, la réponse est : Non.
Pour
la complicité de séquestration concernant les faits de décembre 1943, aux
questions
356, 359, 363, 367, 371, 376, 381, 386, 391, 396, 401, 406, il a été répondu
: Non.
Pour
les questions 407 à 476, qui concernent la complicité de séquestration
courant janvier 1944, la réponse est : Oui à la majorité de 8 voix au moins.
Pour
les questions 477 à 488 et 492, qui concernent la complicité de séquestration
courant mai 1944, et de René Jacob courant juillet 1942, la réponse est : Non.
Sur les questions de
complicité d’assassinat Sur les questions de
complicité d’assassinat et de tentative
d'assassinat :
Aux questions 493 à 768, il a été répondu Non.
Vu
les articles 341, 342, du code pénal abrogé par la loi n0 92-1336
du 16 décembre 1992, les articles 121-2, 121-6, 121-7, 224-1, 224-5,
131-26 du code pénal, l’article unique de la loi du 26 décembre 1964,
les articles 6 alinéa 2e et 6 dernier alinéa du statut du tribunal
militaire international de Nuremberg annexé à l’accord de Londres du 8 août
1945. Les articles de loi ci-dessus visés et appliqués ont été tenus pour
lus par les défenseurs de l’accusé et par l’accusé lui-même.
La
cour, après en avoir délibéré et voté avec le jury conformément à la loi
et par application des articles 355, 356, 357, 358, 359, 360 et 362 du code de
procédure pénale,
Condamne
:
Papon
Maurice, Arthur, Jean, âgé de 87 ans, retraité demeurant à
Gretz-Armainvilliers 77290, fils d’Arthur et de Marie Dussiau, veuf, trois
enfants, nationalité française, D.O.M, jamais condamné.
Accusé,
présent, convaincu du chef de complicité de crime contre l’humanité à la
peine de dix années de réclusion criminelle.
Par
décision spéciale et à la même majorité absolue, prononce pendant dix ans
à l’encontre de Maurice Papon l’interdiction des droits civiques, civils et
de famille prévue par l’article 131-16 du code pénal.
Maurice
Papon vous avez entendu la sentence ; vous
avez un délai de cinq jours pour vous pourvoir en cassation.
Il est 9 h 12.
Analyse :
La forme des questions
L'analyse de la forme de la première question posée au
jury pour la
justification du verdict est particulièrement importante car celle-ci a été reprise constamment
:
«A la question n0 1 :
Est-il constant qu’à Bordeaux, courant juillet 1942, Léon Librach a
été arrêté sans ordre des autorités constituées, hors les cadres prévus
par la loi ? La réponse du jury à la majorité de 8 voix au moins est : Oui.
»
Durant le
procès, jamais le problème de savoir quelles étaient ces "autorités
constituées" et quels étaient les cadres prévus par la loi n'a été
étudié. La France
avait déclaré la guerre à l'Allemagne et avait capitulé, acceptant de
laisser la région de Bordeaux, qui n'avait pas été envahie, sous occupation
allemande. Le dernier gouvernement de la troisième République, présidé par
Philippe Pétain, avait de ce fait admis que les
autorités constituées à Bordeaux étaient allemandes.
Quels
étaient les cadres prévus par la loi ? Jamais au cours du procès cette
question n'a été abordée. Même le problème de la contrainte des autorités
allemandes, qui aurait pu être un succédané au problème des cadres
prévus par la loi, n'a pas été sérieusement traité. Après les arrestations
de juillet et août 1942, devant la mauvaise volonté évidente de la police
française, les nazis ont fusillé 70 otages à Bordeaux en septembre au
prétexte qu'il y avait eu de nombreux attentats en région parisienne contre
les forces armées allemandes : le sujet n'a pas été abordé durant le
procès.
A la suite
du procès toute la presse a présenté Maurice Papon comme un homme d'ordre,
près à obéir à n'importe quelle autorité. Mais alors a-t-il agit sur ordre
des autorités constituées ou sans ordre comme cela est précisé dans la
question N° 1 ?
On ne saura jamais quelles énormes blagues les
magistrats ont pu raconter aux jurés pour qu'ils acceptent de répondre à une
pareille question qui leur a été posée plus de 250 fois. On sait seulement
que les délibérations ont duré près de vingt heures, ce qui n'est pas
étonnant. Le Conseil d'Etat n'a pas non plus su répondre à ces questions et a
décidé que l'Etat prendrait à sa charge la moitié des frais que Maurice
Papon était condamné à payer.
Les arrestations
Les questions posées aux jurés concernant une
arrestation sont toutes sur le modèle suivant et comportent 3 questions
élémentaires, ou 4 s'il s'agit d'un enfant de moins de quinze ans.:
a) - Est-il constant qu’à Bordeaux, courant
(mois et année), (prénoms et nom de la personne concernée) a
été arrêté sans ordre des autorités constituées hors les cadres prévus
par la loi ? La réponse du jury : (non ou oui la majorité de 8 voix au moins)
b) - Est-il constant que l’action spécifiée à la
question n0 1 constitue un acte inhumain ou une persécution commis
de façon systématique dans le cadre d’un plan concerté pour le compte
d’un Etat pratiquant une hégémonie idéologique, en l’occurrence l’État
national-socialiste allemand, à l’encontre de personnes en raison de leur
appartenance à une collectivité raciale ou religieuse? Réponse du jury à la
majorité : Oui.
c) - Optionnelle : (prénoms
et nom de la personne) était-elle à la date des faits âgée de moins
de quinze ans ? réponse du jury à la majorité de huit voix au moins
: Oui d) - L’accusé, Papon est-il
coupable d’avoir à Bordeaux, courant août 1942, par son aide et assistance,
sciemment facilité la préparation ou la consommation de l’action spécifique
aux questions 31, 32 et 33 ? réponse du jury à la majorité de huit voix
au moins : Oui Les questions 4 à 30
portèrent sur l'arrestation de 9 adultes. Les
questions 31 à 54 portèrent sur l'arrestation de 6 enfants. Les
questions 55 à 73 portèrent sur 5 adultes et 1 enfant. Il faut noter que les
questions 55, 56 et 57 portèrent sur Alice Slitinsky alors que Maurice Papon
s'est efforcé de la faire libérer en écrivant
au chef du KDS et au directeur du camp de
Mérignac. Les questions 117 à 170
portèrent sur les arrestations de 16 adultes et 6 enfants. Ainsi
donc les SS auraient eu besoin de la complicité de Maurice Papon pour arrêter
ces 31 adultes et 12 enfants sur les 1640 personnes déportées au départ de
Bordeaux. On mesure l'absurdité de ce procès qui ne fut qu'une grande
cérémonie expiatoire.
Les séquestrations Les questions
posées aux jurés concernant une séquestration sont toutes sur le modèle
suivant et comportent 4 questions élémentaires, ou 5 s'il s'agit d'un enfant
de moins de quinze ans : a) - Est-il constant qu’à Bordeaux, courant
(mois et année), (nom et prénoms de la personne concernée) a
été séquestré sans ordre des autorités constituées hors les cadres prévus
par la loi ? La réponse du jury : (non ou oui la majorité de 8 voix au moins)
b) - Optionnelle : (prénoms
et nom de la personne) était-elle à la date des faits âgée de moins
de quinze ans ? réponse du jury à la majorité de huit voix au moins
: Oui
c) - La dite séquestration a-t-elle duré
plus d'un mois ? réponse du jury à la majorité : oui
d) - Est-il constant que l’action spécifiée à la
question a) constitue un acte inhumain ou une persécution commis
de façon systématique dans le cadre d’un plan concerté pour le compte
d’un Etat pratiquant une hégémonie idéologique, en l’occurrence l’État
national-socialiste allemand, à l’encontre de personnes en raison de leur
appartenance à une collectivité raciale ou religieuse? Réponse du jury à la
majorité : Oui.
e) - L’accusé, Papon est-il coupable
d’avoir à Bordeaux, courant (mois et année, par son aide et assistance,
sciemment facilité la préparation ou la consommation de l’action spécifique
aux questions a), b) et c) ? réponse du jury à la majorité de huit voix
au moins : Oui Les questions 183 à 234
portèrent sur les séquestrations pour juillet 1942,et concernaient 13 adultes. Les
questions 235 à 316 (la 316 n'existe pas) concernaient 14 adultes et 5 enfants. Les
questions 327 à 351 concernaient 5 adultes, dont Alice Slitinsky (questions
331à 334) dont nous avons déjà parlé, et un enfant. Les
questions 407 à 476 portant sur la déportation de janvier 1944 concernaient 10
adultes et les 6 enfants Torrès. Penser
que Maurice Papon ait été déclaré complice de la séquestration d'Alice
Slitinsky laisse rêveur. Maurice Papon a
donc été déclaré complice de la séquestration de 42 adultes et 12 enfants.
Il ne faut pas additionner ces chiffres à ceux des arrestations car il s'agit
le plus souvent des mêmes personnes.
Les nazis avaient-ils besoin d'être aidés pour garder des Français prisonniers
? Il y avait plus d'un million de Français détenus en Allemagne. Aucune
complicité d'assassinat n'a été retenue contre lui.
Conclusion La
condamnation de Maurice Papon a été prononcée après un procès de 95
sessions étalées sur six mois, après 16 années d'instruction et 54 ans
après les faits. Son procès devait être le procès du siècle et il fut
intégralement enregistré pour édifier les génération futures (et pas la
présente, car, on le sait, les enregistrements ne sont plus accessibles sur
INTERNET). Personne n'est capable de chiffrer le coût de ce procès. On comprend pourquoi la cour de
Cassation ne pouvait pas décemment casser un tel procès qui restera un des chefs-d'œuvre de la justice française. |