Jacques Villette: Pour la réhabilitation de Maurice Papon
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Les exécutions d'otages

    Ces exécutions représentent la forme la plus odieuse des contraintes exercées par les nazis sur la population française. Les otages sont exécutés sans jugement, pour des actes qui ne sont pas de leur fait. Il y a eu des exécutions dans toute la France occupée, mais la ville de Bordeaux a spécialement souffert. Au total, 229 personnes furent fusillées au camp de Souges. Nous citons les exécutions en masse les plus notables.

Le 23 octobre 1941 : 50 otages

    Avec l’entrée en guerre de l’URSS, les communistes entreprennent de rattraper leur retard dans la lutte contre l’occupant, et exécutent des attentats contre l’armée allemande. Otto von Stulpnagel fait publier, le 30 septembre, une série de règles constituant le "code des otages", qui précisent entre autres mesures que 50 otages seront fusillés par attentat contre l’armée allemande. Le 20 octobre, le lieutenant colonel Hotz est abattu à Nantes et 48 otages sont fusillés dans les deux jours qui suivent : 16 à Nantes, 5 otages originaires de Nantes à Paris, et 27 internés communistes du camp de Choisel à Châteaubriant (dont le jeune Guy Moquet).

    Le 21 octobre, le conseiller Reimers est abattu à Bordeaux et, le 24 octobre, 50 otages sont fusillés au camp de Souges. D'après des témoignages, trente ont été désignés parmi les prisonniers communistes du camp de Mérignac et 21 parmi les 27 prisonniers politiques (résistants) de la section allemande du fort de Hâ, mais l'un d'eux n'a pas été fusillé. 

Le 21 septembre 1942 : 70 otages

    Après l’échec relatif dans les déportations de juifs de Gironde en juillet - août 1942, les responsables Nazis rongent leur frein et cherchent à intimider la préfecture. Début septembre, une vague d’attentats se développe en Région parisienne. Le Docteur Laube, de l’état-major de Oberg, est alors en charge du dossier et étudie des représailles sur la base de 2 otages fusillés pour un Allemand tué ou blessé. Nous présentons des extraits de ses notes de travail reproduites dans " Le livre des otages " de Serge Klarsfeld.

"2. En tant qu’otages à fusiller, la Sect. II dispose actuellement au fort de Romainville de 9 personnes y compris les condamnés en cour martiale, que le Gouverneur militaire tient prêt pour les sanctions à prendre.

La Section IV opère actuellement le transfert de 50 otages au fort de Romainville.

On devra demander à la Section IV d’examiner au plus tôt les détenus de la police à Compiègne et ceux de la sûreté au fort de Romainville afin de savoir s’il n’est pas possible de trouver encore des otages dans leurs rangs.

Selon une communication téléphonique, le responsable du service compétent du commando de Bordeaux, Dohse, est actuellement en route pour venir discuter les choses en détail avec la Sect. IV, Sturmbannfùhrer Boemelburg.

    La section II propose, soit de donner ordre au commandant de Bordeaux de faire transférer au fort de Romainville 50 à 100 détenus pouvant être pris comme otages, soit de faire fusiller 32 otages à Paris et 50 autres à Bordeaux. Il ne serait pas recommandé de fusiller tout de suite tous les otages disponibles à Paris, afin qu’à l’avenir dans les cas imprévus, on puisse trouver à Paris des otages à tout moment."

    Au procès de Luther (chef du KDS de Bordeaux) et de Dohse,(chef de la GESTAPO) qui était sous ses ordres, il a été établi que c'est l'entourage du général Oberg qui, de Paris, a demandé à Luther les états de prisonniers politiques présents dans les prisons de Bordeaux. Il est vrai que Dohse s'est rendu à Paris. Le Dr. Laube propose ensuite, dans une note du 18 septembre :

    "2. Si ces exécutions sont envisagées pour la seule ville de Paris, il faudrait en ce cas de toute urgence faire venir 50 détenus de Bordeaux à Paris. Le commandant de Bordeaux a émis des craintes au sujet de la surveillance de ce transport. La Feldgendarmerie refuse ce transport pour les motifs invoqués lors du dernier entretien avec le Kommandeur. Or, le Kommandeur ne dispose pas d’autres effectifs. C’est pourquoi, si les exécutions doivent avoir lieu dans les prochains jours, il ne resterait pas d’autre solution que d’y faire procéder et à Paris et à Bordeaux. Pour cette raison, nous proposons de donner l’ordre de faire fusiller 50 otages à Bordeaux et 32 à Paris. Ces chiffres ne tenant pas encore compte des blessés des derniers attentats, il y aura lieu d’ajouter le nombre correspondant au total ci-dessus. "

    Finalement, l’ordre de Oberg, commandant du RSHA à Paris, prend en compte un nouvel attentat au cinéma REX à Paris :

    "J’ordonne en représailles, l’exécution de 116 Français, dont 70 à Bordeaux et 46 à Paris. L’exécution de ces mesures sera confiée à Paris au BdS, à Bordeaux au commandant de la Police de sûreté. "

    Serge Klarsfeld tire de ces documents des conclusions stupéfiantes qui seront prises par la magistrature comme des vérités établies :

  1. C’est le hasard s’il y avait plus d'otages à fusiller à Bordeaux qu’à Paris.
  2. Si des otages ont été fusillés à Bordeaux, c’est qu’il n’y avait pas de personnel pour surveiller le transport, alors qu’il y avait tout le personnel nécessaire pour les fusiller sur place.

    Serge Klarsfeld démontre la concordance des témoignages sur Oberg : il paraissait plus bête que méchant, mais il se laissait déborder par son adjoint Hagen qui était en charge d'organiser les exécutions d'otages. Hagen, juste avant d'être l'adjoint de Oberg, était à Bordeaux et avait organisé lui-même la déportation de juifs de juillet 1942. D’autres témoignages ont confirmé que Luther et Dohse n'étaient pas antisémites et qu'ils ont appliqué à minima la directive "nuit et brouillard". Le Commandeur Luther était opposé à ces exécutions et a tout tenté pour éviter d’avoir à fournir ces otages en prétextant le manque de personnel ; le résultat fut qu’il a dû les faire fusiller à Bordeaux.

    Aux yeux de Hagen et de son ami Danneker, cela ne rendait que meilleure la leçon donnée à la Préfecture.

    Quand Luther reçoit l’ordre le 20 septembre 1942, il fait demander à  l’Intendant de Police Duchon de fournir les cercueils. L'intendant fait prévenir le Préfet qui va voir Luther au siège du KDS, avec son chef de cabinet, J.P. Chapel qui a témoigné le 8 juillet 1948 :

" M. SABATIER fit valoir à l’Allemand combien ce crime aller porter préjudice à la sécurité de l’armée allemande à BORDEAUX et combien la population toute entière, jusqu’alors très calme, risquait de se dresser ouvertement contre l’occupant.

M. SABATIER insista pour que LUTHER n’exécute pas l’ordre reçu sans avoir fait valoir ces arguments à ses chefs de PARIS.

Ce n’est qu’au terme d’une longue conversation portant toujours sur ces mêmes thèmes que LUTHER, vers 7 heures du soir, décida d’appeler PARIS par téléphone. Comme il ne s’exécutait pas, je me souviens que M. SABATIER insista pour qu’il le fit devant nous. LUTHER nous éconduisit et c’est sur une vague promesse que M. SABATIER et moi nous retirâmes vers 19 h 15.

L’impression générale que j’ai gardée de cet entretien pathétique est que LUTHER, très embarrassé de la mission qui lui était ordonnée, n’osait même pas discuter avec ses Chefs hiérarchiques de l’opportunité de l’exécution. Ce n’est que notre insistance qui l’amena à cette décision. "

    Luther a été condamné à 5 ans de détention par le tribunal militaire de Bordeaux en 1953, et Dohse à 7 ans. Cela prouve qu’on pensait que la responsabilité de Dohse était supérieure, alors qu’on ne connaissait pas les notes du Dr. Laube. On sait que le général Knoertzer, commandant la région militaire et la " Feldgendarmerie ", a également protesté. Maintenant, on comprend pourquoi Luther n’osait même pas téléphoner à Paris : il avait déjà tout tenté, et savait qu’il n’obtiendrait rien.

    Les 70 otages ont été fusillés le 21 septembre au camp de Souges, 10 par 10, à raison de 9 ou 10 tireurs par condamné. Une compagnie entière de l'OrdnungsPolizei a été requise. Les exécutions ont eu lieu de 20 en 20 minutes environ. Les 10 premiers désignés furent exécutés à 18 h 12 et les 10 derniers à 20 h 20.

Le 28 juillet 1944 : 48 prisonniers sont fusillés.

    A la suite d’une série d’attentats contre les forces allemandes, 48 détenus sont désignés par tirage au sort parmi les condamnés à la déportation pour être fusillés.

    Certains historiens de la Résistance attribuent cette exécution à la disparition de Grandclément. Ce chef du réseau de l’O.C.M. en Gironde, Organisation civile et militaire, arrêté par la Gestapo en septembre 1943, avait accepté de collaborer, et avait aidé la Gestapo à s’emparer de nombreux dépôts d’armes en échange de la libération de certains ses camarades arrêtés à cause de ses imprudences. De nombreux otages détenus par la Gestapo étaient de ses amis.

    Le chef d’un autre réseau, Roger Landes, agent du SOE, le piégea en lui faisant croire qu’il le ferait évacuer sur l’Angleterre. Grandclément se rendit au lieu convenu avec sa femme et son second, le 24 juillet 1944. Dohse, le chef de la Gestapo, le faisait rechercher dans toute la région, mais il fut exécuté, sur ordre de Roger Landes, le jour même de l’exécution des otages.

Note : Cette page a été modifiée dans le but de diminuer la responsabilité de Dohse dans l'exécution des 70 otages, à la suite de l'étude détaillée de sa personnalité. Dohse est devenu un véritable mythe aux yeux des anciens résistants de Bordeaux.

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