Jacques Villette: Pour la réhabilitation de Maurice Papon
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Maurice Papon répond à deux questions fondamentales.

Monsieur Papon est sur la sellette depuis plus de deux heures, il est fatigué et véhément. 

Après avoir examiné de façon contradictoire les pièces venant du "Canard enchaîné" le jury discute de l'attitude de Monsieur Papon. Le président fait une courte synthèse, et dit (CD1-2, piste 3, 10'20) :
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Le Président (Daniel Mayer) :

    - Donc, si tu veux, ce n’est pas du tout un préfet mis en place par Laval, qui aurait payé par la suite sa dette de reconnaissance. Non, pas du tout ! Nous sommes tout à fait informés, nous avons examiné son dossier administratif. (Parlant à un membre du jury), Tu as, toi-même, produit des pièces qui montrent….

    Alors il y a deux questions que je me permets de vous poser très franchement, vraiment très franchement. Comment pouvez vous, justement avec ce passé qui est le vôtre, comment pouvez vous accepter qu'il y ait une discrimination en France, terre d'accueil, terre d'asile, entre des Français et des non Français, qu'ils soient Juifs, Tziganes, réfugiés politiques… Comment pouvez-vous admettre qu'il y ait une discrimination de traitement à la demande des Allemands et vous y prêter ? Je crois qu'il vaut mieux être franc, quitte à être brutal. Et deuxièmement, comment, alors que tous les dossiers qui vous concernent, vous attribuent une intelligence supérieure, comment pouvez croire que les Allemands envisagent une concentration, via essentiellement Drancy, des Juifs pour une déportation, si ce n'est pas pour une élimination ? Puisque au départ, les Allemands demandent que soient écartés les femmes et les enfants. Si on les écarte, c'est qu'ils ne doivent pas revenir1.

Monsieur Papon :

    Deux questions ! Pourquoi accepter la discrimination entre Juifs étrangers et juifs français ? Oui, pourquoi, d'une manière générale, entre les personnes françaises et les personnes non françaises ? Je vous dis que jamais, et que je n’accepte pas cette discrimination, que cette discrimination ne se jouait pas à mon échelon, à mon niveau, et que la convention passée par le gouvernement de Vichy, à Paris, avec les autorités allemandes, qui était effectivement une convention abominable, était, aux échelons d’exécution, appréhendée de la manière, si vous voulez, qui devait aboutir à sauver le maximum de gens. Car vous me dites : pourquoi vous avez accepté ? Mais je n'ai jamais accepté cette discrimination, ni dans mon esprit ni dans mon cœur. Je l’ai rejetée. Alors le vrai problème c’était de savoir s’il fallait être fonctionnaire de Vichy ou pas fonctionnaire de Vichy. Mais alors, il ne faut pas voir non plus, comment dirais-je, les orages que nous avons subis et certainement que la déportation des juifs l'orage fut le plus désastreux(?) que l’on ait subi et que l’on ait vécu. Mais par ailleurs, n'aurais-je pas été secrétaire général de la préfecture, je n’aurais certainement pas pu participer à ce qu’il y a eu de positif, c’est à dire renseigner effectivement les mouvements de Résistance, renseigner mes propres réseaux, renseigner ceux ci et ceux là qui pouvaient chaque fois intervenir, y compris d’ailleurs, en prévenant qu’il y aurait des rafles de juifs la nuit prochaine etc… Par conséquent, ne pas vouloir estimer le bilan général dans cette affaire, c'est, je crois, fausser tout à fait le problème, et la preuve c’est que j’ai succédé, je ne devrais pas en parler, ces gens sont plus ou moins morts, on ne doit pas parler des morts. Mais j'ai succédé (interruption : personne n'est pas plus ou moins mort !)

    Vous savez, je ne sais plus où nous en sommes ..car comme je disais tout à l’heure…. Cela m'a donné l'occasion, depuis 3 mois, de me pencher sur des tombes, la plupart du temps …. Alors, quelle chance que Dubarry soit là ! Quelle chance que Chapel soit là ! Quelle chance que CUSIN soit là2 ! Parce que, comment pourrais-je, par mon propre témoignage, vous convaincre de ce que j’ai pu faire ou de la manière dont les choses se sont passé ? Nous avons succédé à l’équipe Pierre-Alype. Or, l'équipe Pierre-Alype était une équipe – je m'excuse, ce sera le seul écart que je ferai à la déontologie que je me suis imposée – était très collaborationniste. Donc il fallait prendre le contre pied, dans des conditions extrêmement difficiles. Et je me suis posé – combien de fois ? – alors je vous demande d'écouter le témoignage de ma femme, qui était effectivement dans cette affaire, à la fois mon confident permanent et, souvent d’ailleurs, participant. Faut partir ou faut-il pas partir ? Peut-on laisser faire ça ? Mais qui me remplacerait ? Est-ce que celui qui me remplacerait ferait – je ne voudrais pas en parler non plus, permettez-moi de vous le dire – tout ce que j’ai pu faire ? Alors voilà le problème ! Alors, si vous jugez que tous ceux qui ont été titulaires d’une charge, et encore d’une charge subordonnée – encore que je n'ai pas l'habitude de fuir mes responsabilités – alors, si vous jugez que tous ceux qui ont eu une charge sous Vichy doivent être proscrits, c'est une politique que je comprendrais très bien, et alors je rejoindrais l'exposé de Maître Sarda. On a le droit de dire qu'on n’a pas le droit d’être ministre si on a été fonctionnaire sous Vichy ; alors très bien, c'est clair, c'est une règle politique ; mais faire un procès personnel à un fonctionnaire qui s’est battu tous les jours, chaque jour et en haut lieu, et qui, à côté des contraintes épouvantables que nous devions subir, a essayé d'apporter sa pierre à la Résistance, et je dirais aux Résistances, au pluriel, parce que j’ai agi tout azimut, car j'étais à un poste qui me permettait de savoir beaucoup de choses. Et figurez-vous que j'ai couru des risques (x) oui, parfaitement, avec ma femme. Voilà la réponse ; acceptez-la. Discrimination ? Je n’accepte rien du tout ! Non seulement je n’accepte pas la discrimination mais je n’accepte pas la politique anti-juive telle qu’elle a été pratiquée. La preuve, c'est que c’est pour, en quelque sorte, exorciser cette épreuve épouvantable, qui m’a été affligée pendant deux ans, que, en 1947, et bien, j'ai été de ceux qui ont participé à la construction de l'Etat d'Israël. J'ai été condamné à mort par le FLN, si vous voulez le savoir. Voilà, je ne l'ai pas mis dans mon dossier.

Le président entreprend un contre interrogatoire (18'00) :

    - Monsieur le Préfet, cette après-midi nous nous sommes fixé comme objectif essentiellement de comprendre votre position.

Monsieur Papon : - J’essaie de vous la faire comprendre, peut être avec un peu de chaleur, mais excusez-la ! Excusez-la ! (bis)

Le Président :

    -Mais vous avez raison, nous sommes des hommes et sensibles plus ou moins à l'aspect humain. Je crois pouvoir vous dire que nous avons, aujourd’hui, réuni la totalité des documents qui peuvent ou pas vous intéresser, j’ai obtenu des documents, ceux du Canard Enchaîné, ceux des archives nationales, j’ai personnellement vérifié auprès des communautés israélites de la région bordelaise, auprès des archives départementales - personnellement ! - qu'il n'en existait pas d'autres que l'on pourrait, un jour ou l’autre, ressortir. Donc, quand vous aurez pris connaissance des dossiers découverts et remis à François (Sarda). On pourra aborder ce qu’on a fait superficiellement, parce qu’on sera obligé de rentrer dans des détails plus précis, les faits qui peuvent actuellement prêter à contestation.

Alors il y a deux problèmes. Il y a cette note là. J’ai l’impression - parlons d'homme à homme, si vous le voulez bien aujourd’hui - j’ai l’impression que vous avez dit : on va faire la part du feu, on va sacrifier les Hongrois, les Grecs e.t.c. …et puis (Monsieur Papon : Mais non !). C’est une impression qui m’est personnelle.

Monsieur Papon : Ce n'est pas moi qui l'ai décidée !

Le Président : C 'est une impression qui m'est personnelle ! Cette idée de discrimination, m'est personnellement insupportable. Et alors, deuxième (3s inintelligibles), que pensiez vous du sort qui attendait ces malheureux.

Monsieur Papon : Alors pour répondre à la question numéro un. Vous raisonnez comme si le fait de prendre les Hongrois, les Polonais e.t.c., était un fait PAPON. C’est pas admissible ! C’est pas admissible ! Et d'ailleurs, comme par hasard,

Le président : Je reprends votre note : "La discrimination entre Juifs et Aryens étant faite et ayant donné satisfaction, il faut aborder maintenant les interventions "intuitut personae". C'est ça la discrimination !

….

Monsieur Papon :

-A cette formule là, Maître Sarda a répondu très bien tout à l’heure, et je n'ai rien à ajouter à cette affaire. Il ne faut pas faire quand même de procès d'avance, et essayer de dégager un sens littéral a un texte qui rentre dans un ensemble et qui veut dire ce qu'il voulait dire à l'époque, … dans la mesure où le système qu'on avait appliqué nous avait permis de sauver le maximum, et maintenant il fallait essayer alors d'agir cas par cas et coup par coup. Voilà ce que ça veut dire ! Ca ne veut pas dire autre chose ! Et ce que je voulais ajouter, c’est que cette tare que vous me prêtez d'avoir choisi des hongrois plutôt que des Polonais etc.. Vous avez une lettre que vous avez d’ailleurs, ce n'est pas moi qui l'ai fournie, c'est la référence 32 37 : liste établie par les soins de la Police allemande de sûreté qui a prescrit les arrestations ! Voilà pour la première question ! .

Monsieur Papon répond à la deuxième question (21' 54)

    Alors la deuxième question ! Et bien, nous en avons déjà parlé indirectement tout à l’heure. Je vous ai précisément donné lecture, parce que c’était une chose tellement grave et tellement angoissante que j’avais demandé que l’impression qu’avait rapporté le chef du bureau des questions juives d'une conversation avec Döberschutz qui avait répondu comme ça " j’ai l’impression que… " et je lui ai demandé, par conséquent, d'intervenir. Garat en question est allé à Paris, et de Paris, il nous a rapporté la phrase que je vous ai dite tout à l’heure, à savoir : que il n’y avait pas de déportation, au sens du terme. Alors l'affaire Gardner?? Puisque c’est, hélas, la formule tragique, quand a-t-elle pu apparaître ? Et bien, autant que je m’en souvienne, elle est apparue courant 1943, mais en 42, absolument pas, sinon cette espèce d'alerte que nous avons eue et sur laquelle nous avons été rassurés, sans doute faussement rassurés. Mais enfin, nous nous raccrochions à tel ou tel espoir qui passait dans un ciel qui était si chargé de manière générale. Mais c’est en 43, lorsque nous avons su que des trains entiers, de Drancy, partaient sur l'Allemagne, qu'effectivement, là ! Mais c'était le temps où des opérations procédaient de faire pour qui? Et c’est alors que nous avons essayé par une autre technique, et d’une autre manière, de sauver, alors à posteriori, des gens, mais dans des conditions beaucoup plus difficiles. D’où d’ailleurs, notre conflit avec les questions juives, dont je vais vous dire deux mots, parce que dans ces faits accomplis, voyez le 25 décembre 43, où on a transféré derrière notre dos, transfert de 80 civils xxxxx à Drancy, sans avoir auparavant été alertés les autorités françaises et nous n'avons, par conséquent, pas été en mesure de sauver les deux sœurs x et x et Con Bendit, Madame Scherer, Monsieur Torrès, auxquelles nous avions, en quelque sorte, un dossier à présenter, une cause à plaider, une conviction à essayer de transmettre à l'autorité allemande responsable. Et nous avons fait des protestations, et vous verrez d'ailleurs dans les lettres que j'ai fait un rappel à la gestapo de Bordeaux. C’était pas très commun ni très ordinaire qu'un fonctionnaire français fasse un rappel à la gestapo qui ne m’avait pas répondu à la question posée ! Enfin, je l'ai fait.

    Toute cette affaire nous a amené à nous rendre compte que la Section d'enquête et de contrôle du commissariat général aux questions juives - appelons la, pour résumer, la police antijuive - avait prêté la main à ces opérations, là aussi, derrière notre dos.

    Je vous fais part de la lecture de toute cette série de lettres mais qui commence, qui est relative à l’opération effectuée dans la nuite du 20 au 21 décembre 1943, sans information préalable des autorités françaises, et comment nous avons, pour la première fois, mis en cause Monsieur Dehan, délégué du Commissariat général aux questions juives. Cà a été un élément qui a abouti à sa condamnation. Nous avons eu un nouveau conflit avec - nouveau ? Le conflit ne cessait pas - mais enfin une autre phase, ça c’est passé d’ailleurs très haut et très loin, puisque, vous verrez au dossier une note du 8 mars 44, c’est une note verbale en quelque sorte, qui résume la conversation que j’ai eue avec le Préfet de Région, en disant : c’est pas possible, une autorité française qui prête la main. Vous verrez la lettre du 1er février du Commissariat général aux questions juives. Lettre qui proteste, notamment - ça c’était à l’initiative du délégué régional aux questions juives - qui proteste parce que j’avais, permettez-moi l’expression, "en douce" raturé un certain nombre de noms - là aussi vous me direz que j'ai peut être fait de la discrimination - mais j’ai fait ce que j’ai pu, et le mieux que j’ai pu ou le moins mal que j’ai pu, et j’ai fait sauter des listes de juifs le maximum de noms, et les questions juives s’en aperçoivent, en appellent à Paris et voilà il y un drame. J’ai dit ça y est xx évidemment xxxxx . Alors, on s’est débrouillé, on est retombé, si j’ose dire, sur nos pieds et, en quelque sorte, il y avait une lutte sourde, permanente, avec le commissariat général aux questions juives qui était effectivement à la dévotion de l’Allemand. Moi j’étais anti allemand, j'étais pro juif.

Le jury accorde 10 minutes de repos à Monsieur Papon

………… 

Monsieur Papon :

    Monsieur le Président comme vous avez pu le constater, ainsi que les membres du jury, vous voudrez bien excuser la véhémence que j’ai quelque fois apportée à ce témoignage.

Le président :

    Sur ce point particulier, je voulais vous dire que la véhémence que vous avez témoignée donne un caractère plus humain encore à votre témoignage et que moi, j’apprécie dans un sens favorable,

Monsieur Papon :

    Je vous en remercie Monsieur le Président. Dans les circonstances de ma vie il y a eu des épreuves que je n’avais pas prévues, mais enfin j'ai eu d'autres ressources pour m’en consoler.

Notes :  1 - Le raisonnement de Daniel Mayer n'est pas clair. En fait, il est établit qu'Eichmann, en faisant déporter en premier les personnes valides, voulait faire croire à la construction d'un Etat juif.
    2 - Tous ces témoins étaient décédés lors du procès de Monsieur Papon. On comprend pourquoi monsieur Papon voulait être jugé rapidement.

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