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Herbert Hagen
Herbert
Hagen fut, de juillet 1940 à mai 1942, chef de la représentation du Sipo-SD à
Bordeaux. Il y avait en province deux autres représentations du Sipo-SD : Angers
et Dijon. Lors de la réorganisation de l'Occupation allemande en France, en mai
1942, toutes les fonctions de police et de sécurité furent confiées à la SS,
et le général Karl Oberg fut nommé chef des polices et des SS en France.
Hagen fut alors promu à l'état-major de Oberg.
Hagen
était autant antisémite qu'il haïssait la France.
Tout
ce qui suit, mises à part quelques remarques et l'analyse proposée à la fin
de ce document, est tiré du livre de Beate Klarsfeld (B.K.), Partout où ils seront, Edition Spéciale 1973. Pages 265 à 284. La
première édition de 1972 fut donc éditée 25 ans avant le procès de Maurice
Papon.
Herbert
Hagen est né le 20 septembre 1913. En 1936, il entre dans le département II-1
du SD, dont l'activité est centrée sur l'idéologie et plus particulièrement
contre les juifs ; il côtoie alors Dannecker, Brünner et Eichmann.
B.K. nous informe :
«Franz Six
propose au jeune Hagen, n°124 273, NSDAP 4 583 139, de prendre la direction de
la section II-112, dont l'objet est la lutte contre la juiverie. Hagen accepte.
Ses talents journalistiques serviront en outre à Six, directeur de l'Institut
pour la connaissance de l'étranger. Cet institut dépend du SD et sa revue
publie de nombreux articles signés Six et élaborés par Hagen. Des ouvrages
tels que La juiverie mondiale, son
organisation, son pouvoir, sa politique, ou Les
Francs-maçons, publiés par les éditions du parti nazi sous le pseudonyme
de Dieter Schwarz, sont dus à la collaboration de Six et de Hagen.
…. Les
subordonnés de Hagen s'appellent Dieter Wisliceny, futur liquidateur des Juifs
de Hongrie et de Tchécoslovaquie, Théodore Dannecker, futur liquidateur des
Juifs de France, de Bulgarie et d'Italie, Adolf Eichmann, le futur responsable
de la solution finale de la question Juive."
Beate Klarsfeld explique qu'elle fut la
première à s'intéresser à un dossier qui dormait au C.D.J.C., et qui
contenait des archives personnelles que Hagen avait dû abandonner en France à
la Libération. Elle en tire de nombreuses informations sur Hagen, dont nous présentons
les plus significatives.
«Pendant le
premier semestre 1938, la section II-112 organise Vingt-trois conférences :
Eichmann parle une fois sur "les buts et les méthodes de la solution de la
question juive", Dannecker quatre fois sur "la situation de la
juiverie en Allemagne ─ aspects juridiques", Hagen prend dix-huit
fois la parole sur "le traitement pratique de la question juive".
B.K. démontre :
Eichmann et Hagen
s'entendaient à merveille : "Lieber (cher) Adolf" écrit à "Lieber
Herbert" et signe "Ady" des lettres manuscrites au ton parfois
intime.
Eichmann à
Hagen, le 2 mai 1938 :
«Vendredi
parait le premier numéro de la Zionistischen Rundschau (journal juif). Je me
suis fait envoyer les manuscrits et je suis juste en train d'effectuer ce
travail ennuyeux de censeur. Bien entendu, vous aurez tous le journal. Il
deviendra en quelque sorte "mon" journal. J'ai fait marcher ces
seigneurs, tu peux me croire. Ils travaillent maintenant avec
application…"
Hagen à
Eichmann, le 28 juin 1938 :
«Comme tu me
l'as demandé, j'ai lu attentivement le n° 25 du Strümer1 de juin
1938 dans lequel Hiemer s'étend sur deux pages à ne rien dire à propos de sa
visite à Vienne. Je voudrais apporter la remarque suivante : Malgré ton éloquence
indéniable, tu n'as pas réussi à imprégner le Strümer de tes informations
objectives et à lui donner un autre style.
Note 1 : Journal
grossièrement antisémite de Julius Streicher.
Eichmann à
Hagen, mai 1938 :
«Demain je
contrôlerai à nouveau "la boutique" de la "Kultusgemeinde"
de l'organisation sioniste. Je le fais chaque semaine. Je les tiens bien en main
ici, ils n'osent pas faire un pas sans m'en demander la permission"
B.K.
explique que leur intimité datait de leur voyage en Palestine entrepris en
1937, pour parfaire leur connaissance du monde juif. Ils voulaient aussi étudier
une alliance avec la Haganah pour faciliter l'émigration juive vers la
Palestine. Ils rencontrèrent alors un juif de Tel-Aviv, Feivel Polkes, mais ce
contact fut sans suite après les persécutions de 1938 (la nuit de cristal). Le
rapport du voyage, rédigé pour l'essentiel par Hagen, donne des indications
sur son antisémitisme.
En
juin 1940, lorsque Helmut Knochen arrive à Paris à la tête d'un commando SS
pour implanter la Sipo-SD, Hagen, qui parlait parfaitement le Français, est
nommé à Bordeaux pour contrôler la façade atlantique, particulièrement
importante à cause de la guerre contre l'Angleterre. Il utilise sa position
pour mettre ses idées antisémites en œuvre à Bordeaux. Il tente d'anticiper
sur les actions antisémites de l942.
B.K. rapporte :
Le 8 janvier 19411, le préfet de la Gironde écrit à Xavier Valat, Commissaire général aux
questions juives à Paris :
«J'ai l'honneur de porter à votre connaissance les désirs exprimés
par M. le commandant Hagen, chef régional de la Sicherheitspolizei, au cours
d'un entretien qu'il a récemment accordé au chef du service des israélites.
«Le commandant Hagen a indiqué son intention
de procéder dans le mois de janvier à de nombreux internements de Juifs
ressortissants des pays occupés par l'Allemagne.
«Estimant que le camp de mon département,
situé à Mérignac-Beaudésert, ne peut être utilisé pour les fins
poursuivies, en raison :
1° des risques d'évasion ;
2° de la situation dans un département côtier ;
3° de la nécessité d'isoler les Juifs des autres
détenus,
le commandant
Hagen envisage l'aménagement d'un camp dans le département de la Vienne.
…..»
Remarques du rédacteur : 1 - Cela se produit 17
mois avant que Maurice Papon arrive à Bordeaux. Le préfet de la Gironde en question est François
Pierre-Alype. Le terme "israélite" ne sera banni qu'en 1942, par
Darquier de Pellepoix, et sera remplacé par "juif".
Le 8 décembre
1941, Hagen décrète :
«En se référant aux ordonnances côtières, tous les juifs sans
tenir compte de leur âge doivent être internés.
«Il vaut mieux que l'exécution de l'action
reste dans les mains de la police française, ce qui évitera une mise en avant
trop prononcée des services allemands et un retournement de l'opinion contre
eux.
B.K. écrit :
«D'ailleurs, l'ancien adjoint de Hagen, Dannecker, devenu
entre-temps chef des Affaires juives de la Gestapo en France, note le 13 janvier
1942 à l'attention du SS-Strumbannführer Lischka que le "SS-Strumbannfûhrer
Hagen l'a informé le 12 janvier 1942 que l'internement des Juifs de Basses-Pyrénées
et des Landes dans des camps de concentration est nécessaire aussi bien pour
des raisons militaires que pour l'amplification des mesures antijuives.»
Aussitôt, le 14 janvier, les SS-Oberstrumbannführer Kurt Lischka
informe le commandement militaire de sa décision :
«Une concentration des juifs des départements
des Landes et des Basses-Pyrénées paraît nécessaire. A part les raisons de sécurité,
sont déterminantes aussi les raisons militaires.
«Les juifs allemands, autrichiens, tchèques
ou polonais doivent être rassemblés dans des camps de concentration. Environ
300 hommes juifs relèvent de ces catégories dans les deux départements. Je
propose de faire arrêter les juifs par la police française en accord avec mon
Komando de la Sipo-SD de Bordeaux et de les faire transférer au camp de Drancy.
Je vous serais reconnaissant pour une exécution rapide et une réponse immédiate.»
Le 4 mars 1942,
il conseille à Knochen :
«Le port d'un insigne pour les juifs les amènera
nécessairement à rester à l'écart et empêchera le marché noir et la
situation difficile alimentaire.»
B.K. complète la description de Hagen en
citant les mémoires de ceux qui vécurent l'époque:
L'ambassadeur de
Pétain auprès des autorités allemandes à Paris, de Brinon, fusillé à la
Libération, a bien noté qui possédait le pouvoir dans le somptueux hôtel
particulier aux hautes fenêtres du 57, boulevard Lannes :
«Le général Oberg était un gros Prussien au crâne rasé, ne
connaissant rien de la France ni de notre mentalité, ne parlant pas notre
langue, peu intelligent et tout à fait dominé par un jeune officier SS, le
major Hagen. Celui-ci avait l'avantage de bien s'exprimer en Français, mais le
déplorable inconvénient de nous détester et de nourrir contre nous une
vigilante rancune. Il entretenait des agents de renseignements et occupait en
quelque sorte la place d'un chef d'état-major très puissant auprès de Oberg.
Lors du procès
de Oberg, le commissaire du gouvernement remarque :
«Ce n'est
pas ─ si l'on s'en rapporte aux différents témoignages entendus ─
par sa subtilité ou l'ampleur de ses conceptions que Oberg s'est imposé en
France. Obligé, d'après l'aveu de ses subordonnés, de recourir pour
l'essentiel à la ligne subtile de la politique tracée par Knochen ou Hagen,
son référendaire personnel, c'est par d'autres aspects de son caractère qu'il
s'était imposé à l'attention de Himmler ;
De Brinon a décrit
cette emprise progressives de la SS en 1943 :
«Non
seulement ils ont la haute main sur la police, mais encore, sous le prétexte de
sécurité, ils s'occupent de l'administration intérieure de la France, exerçant
eux-mêmes le droit de veto qu'avait le Majestic (autorité militaire),
nomination des préfets, etc.
«Non
satisfaits encore, ils prétendent imposer le choix de certains hommes et régler
leurs attributions. Ainsi le général Oberg, accompagné du colonel Bickler et
du major Hagen, ira-t-il trouver Laval et lui dictera le statut de Darnand, secrétaire
général au maintien de l'ordre.
«Oberg et
Hagen prennent sur Darnand un ascendant considérable qui balaie sans peine
l'influence de Laval.
«Bref,après quelques velléités de discussion, Laval finit par s'incliner
»
Sur les déportations, B.K. précise que
Hagen avait conservé tous ses liens d'amitié avec Eichmann, et qu'il le vit à
Paris en Juillet 1942. Son ancien adjoint, Dannecker était l'homme d'Eichmann
à Paris.
Elle rappelle aussi ce que l'on sait en
lisant les livres sur l'époque, que Hagen participait à toutes les réunions
avec Bousquet sur le sujet de la déportation des Juifs.
Un document très intéressant a été
publié par les Archives de la Gironde : le numéro 31,
qui montre bien l'acharnement de Hagen contre le juifs, et que les déportations
ont été organisées quatre mois avant que Maurice Papon n'arrive à Bordeaux
Analyse
:
On saisit la volonté de Hagen de nuire aux
juifs, et la référence aux décrets dits côtiers, qui avaient rapport à
l'institution d'une zone de sécurité le long des côtes, n'était qu'un prétexte.
Les efforts des antisémites, Hagen, Dannecker et Lischka ne furent pas, en un
premier temps, suivis d'effet car, avant mai 1942, c'était la Wehrmacht qui
avait le pouvoir de décision, et certains généraux n'étaient pas antisémites.
Même le conseil donné à Knochen par Hagen sur le port obligatoire d'un
insigne distinctif par les juifs n'est pas suivi par Knochen, qui n'est pas vraiment antisémite1. Il n'appliquera que les ordres comminatoires reçus.
Il pensait que la persécution des juifs était contraire à l'esprit de la
collaboration d'Etat, et il n'eut de cesse de se débarrasser de Dannecker.
L'idée de Hagen d'imposer le port de l'étoile jaune ne sera mise en oeuvre
qu'après l'arrivée de Oberg en mai 1942.
Il
en sera autrement quand Hitler aura pris la décision d'exterminer les juifs
(conférence de Wannsee) et réorganisé l'Occupation ne France en confiant
toutes les questions de police à la SS. Alors tous les espoirs des antisémites
Eichmann, Dannecker et Hagen, de faire un beau score antisémite sur Bordeaux
sembleront permis, mais Hagen a été remplacé à Bordeaux par le capitaine
Hans Luther qui n'était pas antisémite (même pas nazi : il obéit aux ordres
et il retournera dans la Wehrmacht comme sous lieutenant en novembre 1943, après
avoir démissionné de la SS). Côté français, l'équipe Pierre-Alype et
son chef de cabinet Reige, deux collaborationnistes, a été remplacée par
celle du préfet Sabatier, avec Jean Chapel et Maurice Papon, et aucun n'est ni
collaborationniste ni antisémite. Pour la vague de déportations de juillet
1942, Dannecker prévoit deux trains qui auraient dû transporter deux mille
juifs directement à Auschwitz, mais un train sera purement et simplement décommandé
et l'autre sera dévié sur Drancy, et il n'y aura que 616 départs pour Drancy
(voir les rafles).
On
comprend alors la rage de Hagen lorsqu'il voit ses projets sabotés. Il
recommandera alors à Oberg, à la suite d'attentats contre l'armée allemande
à Paris, de faire fusiller, le 21 septembre 1942, 70 otages à Bordeaux, le
jour d'un départ de juifs vers Drancy.
On
comprend aussi pourquoi les ennemis de Maurice Papon ont empêché un magistrat
allemand qui avait participé au procès de Herbert Hagen à Cologne, Rolf
Holtfort, de témoigner au procès
de Maurice Papon, le lundi 16 février 1998, en le menaçant de mort. Notes
: 1 - Lucien Steinberg fut l'historien qui proposa les jugements les plus
équilibrés sur l'Occupation. Son article Knochen parle, paru en 1972,
dans le numéro spécial N° 26 sur la Gestapo de la revue Historia, pose bien
le problème. |