Jacques Villette: Pour la réhabilitation de Maurice Papon
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Les déportations massives des Juifs d'Europe de l'Ouest.

 Dès son arrivée au pouvoir en 1933 Hitler promulgua des lois antisémites et racistes pour "protéger la pureté de la race allemande", et prit des mesures pour éliminer les juifs de l'espace vital allemand. Ces mesures avaient pour but de les spolier et de les obliger à émigrer.

Quand la France fut vaincue, les juifs furent incités à quitter la zone occupée, et les juifs d'Alsace, de Lorraine, de la Sarre et du Palatinat furent expulsés vers la zone non occupée les 22 et 23 octobre 1940. 

Il semble que la décision de Hitler d'exterminer les juifs soit concomitante ou la conséquence de son renoncement à envahir l'Angleterre et de sa décision d'attaquer l'U.R.S.S..

Conférence de Wannsee

Ce ne fut pas lors de cette conférence des hautes autorités nazies, tenue en janvier 1942, que fut décidée l'extermination des juifs ; celle-ci était déjà largement entamée dès l'entrée des troupes allemandes dans les territoires polonais et l'U.R.S.S.. L'ordre de marche des bataillons SS d'extermination des juifs (einsatzgruppen) était défini dans les plans de l'opération Barbarossa comme le montre les études de Raul Hilberg. L'extermination des juifs d'Europe de l'Ouest par déportation vers des camps d'extermination de l'Est était aussi déjà prévue puisque bon nombre de ces camps étaient déjà construits fin 1941. La conférence de Wannsee  fut la conférence de lancement des déportations massives des juifs de l'Europe de l'Ouest vers ces camps de l'Est.

Il n'est pas toujours bien expliqué pourquoi les méthodes utilisées pour les juifs de l'Est lointain, les exécutions à ciel ouvert, ne furent pas utilisées à l'Ouest. La lecture de compte rendu de cette conférence[1] fournit une première explication : ce fut le problème de la discrétion. Une première raison plausible de cette discrétion est que les nazis ne voulaient pas que cette extermination soit connue à l'Ouest car les USA n'étaient pas en guerre début 1941, et Hitler ne désirait pas fournir à  Roosevelt une raison d'entrer en guerre en Europe, alors que celui-ci venait de se faire réélire en promettant de ne pas le faire. Une raison certaine est que pour arrêter facilement les juifs, il fallait opérer par surprise. La conférence avait pour but de faire prendre conscience aux participants de la nécessité de préparer les arrestations et de les exécuter simultanément, quitte à garder les juifs un certain temps dans des camps intermédiaires en Europe, car les camps de l'Est  n'avaient pas une capacité d'extermination illimitée. Ce qui était important était donc de dissimuler l'issue finale.

En préambule de la conférence, Heydrich rappela d'abord qu'il avait été nommé responsable de la solution finale (l'extermination des juifs) puis rappela tout ce qui avait été déjà entrepris. Il exposa pourquoi la première méthode utilisée pour se débarrasser des juifs, qui était de les inciter à émigrer, n'avait plus été envisagée dès lors que l'Allemagne était entrée en guerre avec l'U.R.S.S..  La deuxième partie fut une discussion sur la meilleure façon d'opérer les arrestations et les déportations vers l'Est.

Analysons quelques extraits du compte rendu, appelé souvent protocole de Wannsee, rédigé par Eichmann sous la responsabilité de Heydrich.

En première partie, Heydrich exposa longuement comment les juifs avaient été d'abord incités à quitter l'espace vital allemand  par des méthodes qualifiées de "légales".  Il expose ensuite que cette méthode était devenue trop onéreuse sinon impossible, mais que 537000 juifs avaient déjà émigré au 31 octobre 1941.

Rappelons que les U.S.A., sur la demande des associations juives américaines, organisèrent une conférence qui se tint du 6 au 16 juillet 1938 à Evian[2] dans le but de sensibiliser les démocraties au problème de l'accueil des juifs. Les rares représentants étrangers présents se contentèrent généralement d'expliquer pourquoi leur pays ne pouvait rien faire. Les effets de la grande crise économique étaient toujours présents. Ainsi, sur les 937 passagers juifs d'un paquebot allemand parti de Hambourg le 13 mai 1939, le Saint-Louis[3], seuls 25 purent débarquer à Cuba. Partout aux U.S.A. les autres furent refusés et durent revenir en Europe où ils furent répartis entre pays européens. Seuls ceux admis en Grande Bretagne furent réellement mis à l'abri de la haine nazie. Les 104 juifs d'un paquebot de la Compagnie Générale Transatlantique, le Flandre, parti le 16 mai 1939 de Saint-Nazaire y furent ramenés et, quand la guerre fut déclarée, furent internés et eurent un sort le plus souvent fatal.

Le principal obstacle au sauvetage des juifs resta jusqu'à juin 1942, le refus des nations neutres de les accueillir.

La deuxième partie de la conférence fut une discussion sur la méthode à utiliser pour les arrestations et les déportations des juifs de l'Europe de l'Ouest vers les camps d'extermination de l'Est. 

«En France occupée et non occupée, le recensement des Juifs pour l'évacuation sera effectué, selon toute vraisemblance, sans grande difficulté.»

On sait que le recensement était déjà effectué en octobre 1940.

«À ce sujet (les déportations),  le sous-secrétaire d'État Luther fit remarquer que le traitement approfondi du problème rencontrerait des difficultés dans quelques pays, comme les États du nord, et par conséquent, il était recommandé, pour le moment, de laisser ces pays en suspens.
Si l'on considère le nombre restreint de juifs concernés, cette mise en suspens ne représente pas un obstacle important.»

De nombreuses arrestations auraient immédiatement été révélées au monde occidental, du fait de l'impossibilité d'empêcher les échanges entre la Norvège,  le Danemark et la Suède.

D'après Raul Hilberg, il y avait environ 1800 juifs en Norvège et très peu d'étrangers. Les  arrestations furent ordonnées le 7 octobre 1942. Le 17 décembre 1942, le ministre suédois à Berlin notifia l'accord de la Suède pour accueillir les juifs norvégiens. En 1944, 770 juifs avaient été déportés. A la fin de la guerre 930 juifs avaient trouvé refuge en Suède[4].

Au Danemark, l'occupation fut la plus douce des pays envahis. Les prisonniers de guerre furent très rapidement libérés. Il y avait environ 5500 juifs nationaux et 1300 juifs réfugiés allemands. L'administration et le peuple danois soutenaient les juifs. Ce n'est qu'en septembre 1943 qu'ils commencèrent à être inquiétés. Werner Best ministre plénipotentiaire au Danemark décida le 27 septembre 1943 que la vague d'arrestation aura lieu dans la nuit du 2 au 3 octobre. Mais une fuite permit de prévenir la communauté juive qui, avec l'accord du gouvernement suédois, organisa l'évacuation de nombreux juifs vers la Suède en utilisant des bateaux de pèche.

Le gouvernement hollandais réfugié en Angleterre avait demandé que le consul de Suède à Berlin prenne en charge la protection des citoyens hollandais. A ce titre, de nombreux Hollandais envoyaient à ce consul les faire-part de décès de juifs hollandais déportés vers l'Est. Le gouvernement suédois savait donc qu'il y avait des exécutions massives de juifs, et cela l'incitait à secourir les juifs.

«Le secrétaire d'État, Dr Bühler, remarqua qu'on saluerait, au Gouvernement général, le fait de commencer la solution finale dans le Gouvernement général, car le problème du transport n'y ajouterait pas de difficulté supplémentaire, et que des missions de mobilisation pour le travail ne viendraient pas y entraver le déroulement de l'action. Il faudrait éloigner aussi vite que possible les juifs des territoires du Gouvernement général, car le Juif, porteur d'épidémie, y représentait un danger particulièrement éminent, et apportait en outre, par ses trafics continus, le désordre dans la structure économique du pays. Sur les 2 millions et demi de Juifs concernés, la majorité étaient par ailleurs inapte au travail.»

Le gouvernement général était la partie de la Pologne qui avait été annexée par la Russie lors des partages de la Pologne et qui avait obtenu un statut spécial. Elle avait été sous l'autorité directe du Tzar avant la résurrection de la Pologne. Elle était très peuplée en Juifs.

«En conclusion, les différentes résolutions furent discutées, et il en ressortit, tant du côté du Gauleiter, Dr Meyer, que de celui du secrétaire d'État, Dr Bühler, qu'on était d'avis qu'il fallait mener immédiatement, dans les territoires en question, certains travaux  préparatoires au déroulement de la solution finale, en évitant cependant de provoquer l'inquiétude de la population[5]

Cette conclusion fut effectivement appliquée en Europe de l'Ouest. Les déportations furent planifiées et préparées pour être effectuées simultanément et par surprise en Hollande, Belgique et France occupée. Pour éviter de trop alarmer les administrations locales et les juifs, il fut partout déclaré qu'il n'était question que d'envoyer les juifs dans des camps de travail, et l'on commença partout par déporter les juifs étrangers dont le sort préoccupait moins les populations locales.

L'application du protocole de Wannsee en Europe de l'Ouest

En Hollande :

C'est le 22 juin 1942 qu'Eichmann avertit le responsable des affaires juives du ministère des affaires étrangère qu'il avait obtenu des trains pour évacuer les juifs vers l'Est. Le Conseil juif fut informé des déportations le 26 juin.[6]

Dans sa lettre à sa chère Kitty, datée du mercredi 8 juillet 1942, Anne Frank a écrit que sa famille apprit que la SS convoquait des juifs dans les commissariats le dimanche 5 juillet, et que la famille Franck gagna sa fameuse cachette à Amsterdam le lundi 6 juillet.

En Belgique :

Dès octobre 1940, les opérations de spoliation, d'isolement et de recensement des juifs sont mise en place comme en France.

En juin 1942 le port de l'étoile jaune est imposé.

Le 22 juin, la même lettre d'Eichmann atteint la Belgique. Les arrestations vont bon train et le 1 juillet, le camp de Malines (le Drancy belge) est mis en opération.

En France :

La stratégie des arrestations fut conditionnée par deux volontés opposées : la confidentialité des opérations et le désir d'impliquer la police française dans le cadre de la collaboration d'Etat avec Vichy.

Dannecker, le responsable de la solution finale en France fut informé de la mise à disposition des trains le 23 juin. Sa directive pour la déportation en masse des juifs de France est datée du 26 juin 1942. Il prévoyait de faire garder chaque train par la feldgendarmerie : un officier et 40 hommes[7]. Les premiers trains devaient partir de Bordeaux les 13 et 15 juillet 1942, Angers devait suivre.[8]

Knochen informa le gouvernement de Vichy de la décision allemande de déporter tous les juifs. Herbert Hagen avait convaincu le général Oberg de l'intérêt politique de mouiller la police française pour promouvoir le paradigme de la collaboration d'Etat (cf. ci-dessous).

Laval proposa le marché : Vichy livrerait les juifs détenus en zone non occupée et les juifs français de la zone occupée ne serait pas arrêtés. Oberg fut clair : si la police française n'aidait pas la police allemande, les juifs français ne seraient pas épargnés.

L'efficacité des opérations d'arrestation fut d'autant plus faible que les SS voulurent la participation de la police française. Là où cette participation fût exigée, par exemple à Bordeaux, les policiers ayant souvent averti les juifs, l'efficacité fut faible ; là où les nazis visèrent l'efficacité, par exemple dans la région d'Angers où le kommandeur de la Sipo-SD, le SS Hans-Dietrich Ernst, était particulièrement antisémite, le rendement fut le plus élevé.

Points communs au trois pays de l'Europe de l'Ouest.

Dans les trois nations, l'administration militaire allemande prit des mesures de recensement des juifs et surtout de leurs biens pour les spolier dès octobre 1940. Les premières arrestations de juifs portèrent sur les juifs nationaux et riches pour mieux les spolier, et ce ne fut que vers juillet 1942 que furent entreprises les arrestations massives, suite à la conférence de Wannsee.

On a souvent écrit avec insistance que Vichy avait proposé la participation de la police française en zone occupée, mais le protocole de l'Armistice prévoyait déjà que la police française devait obéir aux forces d'occupation allemandes. En Hollande[9] et en Belgique les polices nationales obéirent aux nazis. Ainsi Otto Frank a dit que le détachement de policiers qui avait arrêté sa famille était commandée par un SS nommé  Karl Silberbauer[10], que l'on retrouva dans la police de Vienne en 1963, mais que tous les autres policiers étaient hollandais.

Dans les trois pays, la Hollande, la Belgique et la France, les polices nationales participèrent aux arrestations en un premier temps, puis des policiers prévenant souvent les personnes visées, les SS cessèrent de les utiliser.

Dans les trois nations les nazis trouvèrent des sympathisants : en Hollande et en Belgique des partis nazis, se développèrent, et les pourcentages de Belges et de Hollandais volontaires dans la Waffen SS furent nettement plus importants que celui de Français[11].

Dans les trois pays de nombreux sympathisants aidèrent des juifs, peut-être avec plus de succès en France à cause des grands espaces moins occupés par les nazis, et parce que le nombre de nazis français était moins important que les sympathisants des juifs.

L'équipe qui entourait Edgar Faure, Procureur général adjoint du Tribunal militaire international de Nuremberg, qui ne connaissait pas de l'existence du protocole de Wannsee, avait parfaitement relevé ces points communs entre les dans les trois nations :

«Il n'est pas vain de souligner que le plan d'anéantissement des juifs s'est déroulé selon un processus identique :

1.     Rassembler et isoler les juifs ;

2.     Inventorier leurs biens et leur enlever la possibilité de gagner leur subsistance ;

3.     Les déporter de leur lieu d'origine ;

4.     Exploiter leurs forces jusqu'à l'épuisement ; les anéantir ensuite dans les chambres à gaz ;

5.     Faire disparaître, enfin, toute trace de leur existence par la crémation.

Que l'on se tourne vers l'Europe orientale ou vers l'Occident, les mêmes phases se distinguent, les mêmes stades s'accusent. A ce parallélisme correspond un synchronisme presque parfait. (…)

Sans doute, de ci de là, constate-t-on des variations assez poussées, à une époque déterminée, entre la situation faite aux uns et aux autres. Mais ces différences sont accidentelles, elles répondent le plus souvent aux conditions spéciales à chaque pays. La machine à broyer doit, dans chaque contrée, s'adapter à l'état du terrain.[12]»

Le plus évident est la simultanéité des déportations massives vers le début juillet 1942. Cela prouve que le retour au pouvoir de Laval n'a pas eu d'incidence sur la déportation des juifs ; elle était essentiellement exigée par les nazis.

Cas particulier de la France dû à la présence de deux zones.

Le gouvernement de Vichy n'avait aucun moyen d'empêcher les arrestations de juifs en zone occupée : les nazis pouvait contraindre les policiers français à agir, et ils pouvaient s'en passer selon leurs objectifs. Laval proposa alors ce marché que René Bousquet négocia avec Helmut Knochen : la préservation des juifs français de la zone occupée contre la livraison de juifs étrangers détenus en zone non occupée. Un système de contrôle des arrestations en zone occupée fut mis en place. Jean Leguay, le représentant de René Bousquet en zone occupée, en ce qui concernait la province, et Hennequin, directeur de la police municipale de la Préfecture de police qui, rappelons le, n'a jamais été sous l'autorité de René Bousquet, eurent à contrôler le respect des accords. La Préfecture de police qui d'après les accords Bousquet-Oberg était sous l'autorité directe de Laval, ministre de l'intérieur, était de fait, entièrement contrôlée par les SS[13]. Dans chaque commissariat de la Préfecture de police, un agent de la Direction des affaires juives, acquise aux idées des nazis, commandait les opérations. En contre partie, Danneker alla contrôler les termes de l'échange en passant une inspection des camps de captivité des juifs étrangers en zone non occupée[14].

Le compte rendu fait par un des responsables de la déportation des juifs en France d'un entretient téléphonique avec Eichmann prouve que cet échange fut très préjudiciable aux performances des opérations de déportation en France[15].

Angers :

Le seul des convois prévus par Dannecker au départ d'une ville de province partit d'Angers avec 824 juifs le 20 juillet 1942. Le docteur André Lettich, survivant de ce convoi, a témoigné que sa famille avait été arrêtée par des policiers allemands et que les camps de regroupement utilisés avant celui du grand séminaire d'Angers étaient gardés par des soldats de la Luftwaffe[16], aussi agressifs que les SS[17]. Le Kommandeur Hans-Dietrich Ernst n'avait pas jugé judicieux d'utiliser la police française pour préserver la confidentialité, et sa méthode fut la plus efficace. Le seul document français retrouvé dans les archives fut une lettre d'envoi à Vichy, par le secrétaire général de la préfecture, de la liste des 824 personnes déportées par les autorités allemandes, dont 201 françaises.

A Bordeaux :

Le procès de Maurice Papon nous permet de connaître plus précisément le contexte des arrestations.

En prélude, on sait que les SS, conformément au protocole de Wannsee voulurent préparer les déportations. Rappelons que le préfet régional au début de 1942 était François Pierre-Alype, très collaborationniste, et que le chef de la délégation du SIPO-SD à Bordeaux était un antisémite forcené : Herbert Hagen. Ce dernier convoqua la PQJ (police des questions juives) de Bordeaux à la SIPO-SD, pour lui faire part de ses volontés. Le compte rendu de cette réunion a été lu par le Président de la cour d'assises au procès ; il est particulièrement instructif.

Ce compte rendu, en date du 13 février 1942, est donc nettement antérieur aux rafles de juillet. Il est présent dans les archives de la préfecture régionale de Bordeaux[18]. Il émane du délégué régional à la Police des Questions Juives, Jean Chenard, et est adressé au directeur général de cette police.

Jean Chenard explique qu'il s'est rendu  sur convocation du commandant Hagen dans les locaux de la Sicherheitspolizei (SD), et qu'il n'y a rencontré que son adjoint, Holf et un capitaine. Plusieurs sujets furent abordés concernant l'organisation de la PQJ et des demandes d'enquête faites par le SD, mais le cinquième point nous éclaire particulièrement sur notre sujet :

         «  5 ° -  Nous reprîmes alors le sujet exposé dans la lettre n° 13 que nous avons adressée le 10 janvier.
         Le commandant Hagen est toujours décidé à procéder dans un proche avenir à l'internement de tous les juifs d'origine étrangère (surtout d'origines allemande, autrichienne, tchèque, polonaise) résidant sans les Basses-Pyrénées, les Landes et la Gironde.

         Ces juifs seraient au nombre de 300 à 400.

         Les autorités allemandes ordonneront que ces arrestations soient faites au même moment dans notre région, mais dans l'ordre suivant : Basses-Pyrénées d'abord, puis Landes et en Gironde. Elles donneront au dernier moment les adresses des juifs touchés et les instructions utiles.

          Elles désirent :

         a/  que les arrestations[19] soient opérées par la police française ;

         b/  que les juifs ainsi arrêtés soient rassemblés dans la région bordelaise pendant un jour ou deux, avant d'être transportés vers Paris ;

         c/  que leur surveillance au cours de ce transport soit assurée par la police française 

         d/  que le transport soit assuré par les autorités françaises.

         En conséquence, les services du commandant Hagen désirent au plus tôt :

         a/ que les autorités françaises compétentes étudient, dès à présent, la coordination nécessaire en vue des arrestations simultanées à effectuer dans la zone occupée des 3 départements formant notre région, de façon que tout soit prévu et prêt au jour ou les autorités allemandes donneront l'ordre d'agir ;

         b/ savoir si nous pourrons disposer des moyens de transport nécessaires pour la rassemblement à Bordeaux des juifs arrêtés, et leur acheminement vers Paris ;

         c/ savoir si nous pourrons effectuer les arrestations et assurer la surveillance des convois, ainsi que les autorités allemandes le désirent ;

         d/ savoir si nous pouvons disposer à Bordeaux d'un camp où ces juif auraient à être rassemblés pendant 24 ou 48 heures. Le commandant Hagen désire un autre camp que celui de Mérignac afin d'éviter tout contact avec des détenus, en bonne partie communistes, qui s'y trouvent déjà.

Le délégué régional »

Pour les déportations de juillet, la SS informa le commissaire Fredou en premier le 2 juillet, puis Garat le responsable des affaires juives qui en informa Papon  et le préfet régional le 3 juillet 1942[20].

Le procès de Maurice Papon, nous a appris qu'il n'avait pas été informé auparavant de la volonté des SS de déporter les juifs, et de ce que tout avait été organisé avant qu'il n'arrive à Bordeaux. Il ne savait pas non plus que le commandant Hagen, moteur de cette organisation, avait été nommé, lors de la réorganisation de l'Occupation de la France, chef de l'état major du général Oberg, chef de toutes les polices et de tous les SS en France et, à ce poste, responsable des exécutions d'otages. Le commandant Hagen, antisémite total, était un ami de Eichmann.

L'antisémitisme de Hagen l'a poussé à vouloir accélérer les déportations mais cet empressement a sauvé de nombreux juifs du sort fatal. Ce compte rendu n'a pas pu rester secret vu le nombre de personnes qui en ont été forcément informées par les questions qui leur furent posées, et de nombreux juifs étrangers qui se savaient inscrits sur les listes en ont été informés et ont déménagé. Dans son compte rendu au préfet régional de la rafle du 16 juillet, Pierre Garat justifia le "déchet" de 30% :

«Ce déchet ne doit pas être attribué aux fuites que dans une très faible partie, beaucoup de juifs ayant quitté leur domicile depuis plusieurs semaines, voire plusieurs mois, d'autre étant déjà internés.»

Le témoignage de l'intendant de police Duchon précise que les SS accusaient la police française d'avoir averti les juifs depuis le 2 juillet. Garat voulait dédouaner la police, mais c'était depuis plusieurs mois que certains juifs étaient avertis.

D'après le procès de Maurice Papon, on sait que les SS réduisirent les délais de préavis de la police française pour les rafles suivantes, pour éviter les fuites, et finirent par s'en passer. Pour les arrestations du 10 janvier 1944, la SS exigea la participation de la police française, avec l'accord de Darnand, pour mettre la police française à l'épreuve : la question du nombre d'arrestations était alors secondaire.

Conclusion

Les déportations de juifs furent conditionnées dans les pays de l'Europe de l'Ouest par deux facteurs essentiels : la volonté de Hitler de les exterminer et, en France, le marché passé entre Oberg et Laval. De tous les pays d'Europe qui furent entièrement occupés, la France fut celui ou le taux de juifs déportés fut le plus faible.

A Bordeaux, Maurice Papon n'avait pour les défendre que sa volonté et son stylo ; il le fit avec détermination. La communauté des Français israélites lui en fut reconnaissante après la guerre, mais beaucoup plus tard, et pour des raisons qui méritent une étude spécifique, la nouvelle communauté juive de France n'eut de cesse de le faire condamner à finir ses jours en prison.


[1] - De très larges extraits du Protocole de Wannsee sont donnés dans le  Dossier Historama n° 24 : La gestapo (2). Voir aussi sur Internet : http://www.memoire-juive.org/wannsee.htm

[2] - La présentation de cette conférence sur wikipedia : Conférence d'Evian(1938)

[4] -  Raul Hilberg, tome 2, page 477 à 480.

[5] -  Souligné par le rédacteur de cette page.

[6] -  Raul Hilberg, tome 2 pages 501 et 502.

[7] -  Idem, page 548. Il cite cette directive du 26 juin 1042, RF-1221 (N° du document au tribunal de Nuremberg).

[8] -  Raul Hilberg, tome 2 pages 548 et 549, Mémorandum signé par Eichmann et Dannecker du 1er juillet 1942, RF- 1223 ; Dannecker à Knochen et Lischka même date RF-1222.

[9]  - Raul Hilberg, tome 2 pages 508 et 509.

[10] - Simon Wiessentahl eut beaucoup de mal à retrouver ce Silberbauer, car il fut un temps où Otto Frank ne voulait pas parler de cette arrestation.

[11]  - Le hors série N° de la revue Historia, l'Internationale SS,  présente une étude complète de ce sujet.

Page 15 : 40 000 Hollandais, 25 000 Flamands, 9 000 Wallons et 10 000 Français s'engagèrent dans la Waffen SS.

[12]  - La persécution des juifs en France…, présentée par la France à Nuremberg, pages 226 et 227.

[13] Le premier Préfet de police sous l'occupation fut Roger Langeron. Il fut arrêté en janvier 1941.

[14] - La persécution des juifs en France…, Document 23. Le rapport de Danneker est daté du 20 juillet 1942 : Il inspecta les camps de Fort-Barraux près de Grenoble, Les Miles près d'Aix-en-Provence, de Rivesaltes et de Gurs.

[15] -  Raul Hilberg, tome 2 page 550. Eichmann menace de dénoncer l'incapacité des l'équipe de Paris. Une note précise : Mémorandum  de Röthke relatif à un entretien téléphonique avec Eichmann du 15 juillet 1942. Ce mémorandum est reproduit in extenso dans : La persécution des juifs en France, présentée au tribunal de Nuremberg. Document N° 10 (RF-1226). Voire aussi Dannecker à Röthke en date du 21 juillet 1942.

[16] -  Le commandement des forces de la Luftwaffe de l'Ouest de la France était à Angers où il y avait une base aérienne et une importante garnison de cette arme.

[17] -  Serge Klarsfeld, Le mémorial de la déportation des Juifs de France, convoi N° 8.

[18]  - La seconde guerre mondiale en Gironde par les textes, Archives départementales de la Gironde, page 214

[19]  - L'archiviste nous avise que les parties soulignées l'ont certainement été, dans le texte original, par le préfet régional Pierre-Alype.

[20]  - Notes sténo. du procès Papon, tome 1 pages 678 et suivantes.