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Les déportations
massives des Juifs d'Europe de l'Ouest.
Dès son arrivée au pouvoir en 1933 Hitler promulgua des lois antisémites
et racistes pour "protéger la pureté
de la race allemande", et prit des mesures pour éliminer les juifs de
l'espace vital allemand. Ces mesures avaient pour but de les spolier et de les
obliger à émigrer.
Quand la France fut vaincue,
les juifs furent incités à quitter la zone occupée, et les juifs d'Alsace, de
Lorraine, de la Sarre et du Palatinat furent expulsés vers la zone non occupée
les 22 et 23 octobre 1940.
Il semble que la décision de Hitler d'exterminer les
juifs soit concomitante ou la conséquence de son renoncement à envahir
l'Angleterre et de sa décision d'attaquer l'U.R.S.S..
Conférence
de Wannsee
Ce ne fut pas lors de cette
conférence des hautes autorités nazies, tenue en janvier 1942, que fut décidée
l'extermination des juifs ; celle-ci était déjà largement entamée dès
l'entrée des troupes allemandes dans les territoires polonais et l'U.R.S.S..
L'ordre de marche des bataillons SS d'extermination des juifs (einsatzgruppen)
était défini dans les plans de l'opération Barbarossa comme le montre les études
de Raul Hilberg. L'extermination des juifs d'Europe de l'Ouest par déportation
vers des camps d'extermination de l'Est était aussi déjà prévue puisque bon
nombre de ces camps étaient déjà construits fin 1941. La conférence de
Wannsee fut la conférence de
lancement des déportations massives des juifs de l'Europe de l'Ouest vers ces
camps de l'Est.
Il n'est pas toujours bien
expliqué pourquoi les méthodes utilisées pour les juifs de l'Est lointain,
les exécutions à ciel ouvert, ne furent pas utilisées à l'Ouest. La lecture
de compte rendu de cette conférence[1]
fournit une première explication : ce fut le problème de la discrétion. Une
première raison plausible de cette discrétion est que les nazis ne voulaient
pas que cette extermination soit connue à l'Ouest car les USA n'étaient pas en
guerre début 1941, et Hitler ne désirait pas fournir à Roosevelt
une raison d'entrer en guerre en Europe, alors que celui-ci venait de se faire réélire
en promettant de ne pas le faire. Une raison certaine est que pour arrêter
facilement les juifs, il fallait opérer par surprise. La conférence avait pour
but de faire prendre conscience aux participants de la nécessité de préparer
les arrestations et de les exécuter simultanément, quitte à garder les juifs
un certain temps dans des camps intermédiaires en Europe, car les camps de
l'Est n'avaient pas une capacité
d'extermination illimitée. Ce qui était important était donc de dissimuler
l'issue finale.
En préambule de la conférence,
Heydrich rappela d'abord qu'il avait été nommé responsable de la solution
finale (l'extermination des juifs) puis rappela tout ce qui avait été déjà
entrepris. Il exposa pourquoi la première méthode utilisée pour se débarrasser
des juifs, qui était de les inciter à émigrer, n'avait plus été envisagée
dès lors que l'Allemagne était entrée en guerre avec l'U.R.S.S.. La
deuxième partie fut une discussion sur la meilleure façon d'opérer les
arrestations et les déportations vers l'Est.
Analysons quelques extraits
du compte rendu, appelé souvent protocole de Wannsee, rédigé par Eichmann
sous la responsabilité de Heydrich.
En première partie,
Heydrich exposa longuement comment les juifs avaient été d'abord incités à
quitter l'espace vital allemand par
des méthodes qualifiées de "légales". Il
expose ensuite que cette méthode était devenue trop onéreuse sinon
impossible, mais que 537000 juifs avaient déjà émigré au 31 octobre 1941.
Rappelons que les U.S.A.,
sur la demande des associations juives américaines, organisèrent une conférence
qui se tint du 6 au 16 juillet 1938 à Evian[2]
dans le but de sensibiliser les démocraties au problème de l'accueil des
juifs. Les rares représentants étrangers présents se contentèrent généralement
d'expliquer pourquoi leur pays ne pouvait rien faire. Les effets de la grande
crise économique étaient toujours présents. Ainsi, sur les 937 passagers
juifs d'un paquebot allemand parti de Hambourg le 13 mai 1939, le Saint-Louis[3],
seuls 25 purent débarquer à Cuba. Partout aux U.S.A. les autres furent refusés
et durent revenir en Europe où ils furent répartis entre pays européens.
Seuls ceux admis en Grande Bretagne furent réellement mis à l'abri de la haine
nazie. Les 104 juifs d'un paquebot de la Compagnie Générale Transatlantique, le
Flandre, parti le 16 mai 1939 de
Saint-Nazaire y furent ramenés et, quand la guerre fut déclarée, furent
internés et eurent un sort le plus souvent fatal.
Le principal obstacle au
sauvetage des juifs resta jusqu'à juin 1942, le refus des nations neutres de
les accueillir.
La deuxième partie de la
conférence fut une discussion sur la méthode à utiliser pour les arrestations
et les déportations des juifs de l'Europe de l'Ouest vers les camps
d'extermination de l'Est.
«En
France occupée et non occupée, le recensement des Juifs pour l'évacuation
sera effectué, selon toute vraisemblance, sans grande difficulté.»
On sait que le recensement
était déjà effectué en octobre 1940.
«À
ce sujet (les déportations), le sous-secrétaire d'État Luther fit
remarquer que le traitement approfondi du problème rencontrerait des difficultés
dans quelques pays, comme les États du nord, et par conséquent, il était
recommandé, pour le moment, de laisser ces pays en suspens.
Si l'on considère le nombre restreint de
juifs concernés, cette mise en suspens ne représente pas un obstacle
important.»
De nombreuses arrestations
auraient immédiatement été révélées au monde occidental, du fait de
l'impossibilité d'empêcher les échanges entre la Norvège,
le Danemark et la Suède.
D'après Raul Hilberg, il y
avait environ 1800 juifs en Norvège et très peu d'étrangers. Les
arrestations furent ordonnées le 7 octobre 1942. Le 17 décembre 1942,
le ministre suédois à Berlin notifia l'accord de la Suède pour accueillir les
juifs norvégiens. En 1944, 770 juifs avaient été déportés. A la fin de la
guerre 930 juifs avaient trouvé refuge en Suède[4].
Au Danemark, l'occupation
fut la plus douce des pays envahis. Les prisonniers de guerre furent très
rapidement libérés. Il y avait environ 5500 juifs nationaux et 1300 juifs réfugiés
allemands. L'administration et le peuple danois soutenaient les juifs. Ce n'est
qu'en septembre 1943 qu'ils commencèrent à être inquiétés. Werner Best
ministre plénipotentiaire au Danemark décida le 27 septembre 1943 que la vague
d'arrestation aura lieu dans la nuit du 2 au 3 octobre. Mais une fuite permit de
prévenir la communauté juive qui, avec l'accord du gouvernement suédois,
organisa l'évacuation de nombreux juifs vers la Suède en utilisant des bateaux
de pèche.
Le gouvernement hollandais réfugié
en Angleterre avait demandé que le consul de Suède à Berlin prenne en charge
la protection des citoyens hollandais. A ce titre, de nombreux Hollandais
envoyaient à ce consul les faire-part de décès de juifs hollandais déportés
vers l'Est. Le gouvernement suédois savait donc qu'il y avait des exécutions
massives de juifs, et cela l'incitait à secourir les juifs.
«Le
secrétaire d'État, Dr Bühler, remarqua qu'on saluerait, au Gouvernement général,
le fait de commencer la solution finale dans le Gouvernement général, car le problème du transport n'y ajouterait
pas de difficulté supplémentaire, et que des missions de mobilisation pour le
travail ne viendraient pas y entraver le déroulement de l'action. Il faudrait
éloigner aussi vite que possible les juifs des territoires du Gouvernement général,
car le Juif, porteur d'épidémie, y représentait un danger particulièrement
éminent, et apportait en outre, par ses trafics continus, le désordre dans la
structure économique du pays. Sur les 2 millions et demi de Juifs concernés,
la majorité étaient par ailleurs inapte au travail.»
Le gouvernement général était
la partie de la Pologne qui avait été annexée par la Russie lors des partages
de la Pologne et qui avait obtenu un statut spécial. Elle avait été sous
l'autorité directe du Tzar avant la résurrection de la Pologne. Elle était très
peuplée en Juifs.
«En
conclusion, les différentes résolutions furent discutées, et il en ressortit,
tant du côté du Gauleiter, Dr Meyer, que de celui du secrétaire d'État, Dr Bühler,
qu'on était d'avis qu'il fallait mener immédiatement, dans les territoires en
question, certains travaux préparatoires au déroulement de la solution
finale, en évitant cependant de provoquer l'inquiétude de la population[5].»
Cette conclusion fut
effectivement appliquée en Europe de l'Ouest. Les déportations furent planifiées
et préparées pour être effectuées simultanément et par surprise en
Hollande, Belgique et France occupée. Pour éviter de trop alarmer les
administrations locales et les juifs, il fut partout déclaré qu'il n'était
question que d'envoyer les juifs dans des camps de travail, et l'on commença
partout par déporter les juifs étrangers dont le sort préoccupait moins les
populations locales.
L'application
du protocole de Wannsee en Europe de l'Ouest
En
Hollande :
C'est le 22 juin 1942
qu'Eichmann avertit le responsable des affaires juives du ministère des
affaires étrangère qu'il avait obtenu des trains pour évacuer les juifs vers
l'Est. Le Conseil juif fut informé des déportations le 26 juin.[6]
Dans sa lettre à sa chère
Kitty, datée du mercredi 8 juillet 1942, Anne Frank a écrit que sa famille
apprit que la SS convoquait des juifs dans les commissariats le dimanche 5
juillet, et que la famille Franck gagna sa fameuse cachette à Amsterdam le
lundi 6 juillet.
En
Belgique :
Dès octobre 1940, les opérations
de spoliation, d'isolement et de recensement des juifs sont mise en place comme
en France.
En juin 1942 le port de l'étoile
jaune est imposé.
Le 22 juin, la même lettre
d'Eichmann atteint la Belgique. Les arrestations vont bon train et le 1 juillet,
le camp de Malines (le Drancy belge) est mis en opération.
En
France :
La stratégie des
arrestations fut conditionnée par deux volontés opposées : la confidentialité
des opérations et le désir d'impliquer la police française dans le cadre de
la collaboration d'Etat avec Vichy.
Dannecker, le responsable de
la solution finale en France fut informé de la mise à disposition des trains
le 23 juin. Sa directive pour la déportation en masse des juifs de France est
datée du 26 juin 1942. Il prévoyait de faire garder chaque train par la
feldgendarmerie : un officier et 40 hommes[7].
Les premiers trains devaient partir de Bordeaux
les 13 et 15 juillet 1942, Angers devait suivre.[8]
Knochen
informa le gouvernement de Vichy de la décision allemande de déporter tous les
juifs. Herbert Hagen avait convaincu le général Oberg de l'intérêt politique
de mouiller la police française pour promouvoir le paradigme de la
collaboration d'Etat (cf. ci-dessous).
Laval proposa le marché :
Vichy livrerait les juifs détenus en zone non occupée et les juifs français
de la zone occupée ne serait pas arrêtés. Oberg fut clair : si la police française
n'aidait pas la police allemande, les juifs français ne seraient pas épargnés.
L'efficacité des opérations
d'arrestation fut d'autant plus faible que les SS voulurent la participation de
la police française. Là où cette participation fût exigée, par exemple à
Bordeaux, les policiers ayant souvent averti les juifs, l'efficacité fut faible
; là où les nazis visèrent l'efficacité, par exemple dans la région
d'Angers où le kommandeur de la Sipo-SD, le SS Hans-Dietrich Ernst, était
particulièrement antisémite, le rendement fut le plus élevé.
Points
communs au trois pays de l'Europe de l'Ouest.
Dans les trois nations,
l'administration militaire allemande prit des mesures de recensement des juifs
et surtout de leurs biens pour les spolier dès octobre 1940. Les premières
arrestations de juifs portèrent sur les juifs nationaux et riches pour mieux
les spolier, et ce ne fut que vers juillet 1942 que furent entreprises les
arrestations massives, suite à la conférence de Wannsee.
On a souvent écrit avec
insistance que Vichy avait proposé la participation de la police française en
zone occupée, mais le protocole de l'Armistice prévoyait déjà que la police
française devait obéir aux forces d'occupation allemandes. En Hollande[9]
et en Belgique les polices nationales obéirent aux nazis. Ainsi Otto Frank a
dit que le détachement de policiers qui avait arrêté sa famille était commandée
par un SS nommé Karl Silberbauer[10],
que l'on retrouva dans la police de Vienne en 1963, mais que tous les autres
policiers étaient hollandais.
Dans les trois pays, la
Hollande, la Belgique et la France, les polices nationales participèrent aux
arrestations en un premier temps, puis des policiers prévenant souvent les
personnes visées, les SS cessèrent de les utiliser.
Dans les trois nations les
nazis trouvèrent des sympathisants : en Hollande et en Belgique des partis
nazis, se développèrent, et les pourcentages de Belges et de Hollandais
volontaires dans la Waffen SS furent nettement plus importants que celui de Français[11].
Dans les trois pays de
nombreux sympathisants aidèrent des juifs, peut-être avec plus de succès en
France à cause des grands espaces moins occupés par les nazis, et parce que le
nombre de nazis français était moins important que les sympathisants des
juifs.
L'équipe qui entourait
Edgar Faure, Procureur général adjoint du Tribunal militaire international de
Nuremberg, qui ne connaissait pas de l'existence du protocole de Wannsee, avait
parfaitement relevé ces points communs entre les dans les trois nations :
«Il n'est pas vain de souligner que le
plan d'anéantissement des juifs s'est déroulé selon un processus identique :
1.
Rassembler et isoler les juifs ;
2.
Inventorier leurs biens et leur
enlever la possibilité de gagner leur subsistance ;
3.
Les déporter de leur lieu
d'origine ;
4.
Exploiter leurs forces jusqu'à l'épuisement
; les anéantir ensuite dans les chambres à gaz ;
5.
Faire disparaître, enfin, toute
trace de leur existence par la crémation.
Que
l'on se tourne vers l'Europe orientale ou vers l'Occident, les mêmes phases se
distinguent, les mêmes stades s'accusent. A ce parallélisme correspond un
synchronisme presque parfait. (…)
Sans
doute, de ci de là, constate-t-on des variations assez poussées, à une époque
déterminée, entre la situation faite aux uns
et aux autres. Mais ces différences
sont accidentelles, elles répondent le plus souvent aux conditions spéciales
à chaque pays. La machine à broyer doit, dans chaque contrée, s'adapter à l'état
du terrain.[12]»
Le plus évident est la
simultanéité des déportations massives vers le début juillet 1942. Cela
prouve que le retour au pouvoir de Laval n'a pas eu d'incidence sur la déportation
des juifs ; elle était essentiellement exigée par les nazis.
Cas
particulier de la France dû à la présence de deux zones.
Le gouvernement de Vichy
n'avait aucun moyen d'empêcher les arrestations de juifs en zone occupée : les
nazis pouvait contraindre les policiers français à agir, et ils pouvaient s'en
passer selon leurs objectifs. Laval proposa alors ce marché que René Bousquet
négocia avec Helmut Knochen : la préservation des juifs français de la zone
occupée contre la livraison de juifs étrangers détenus en zone non occupée.
Un système de contrôle des
arrestations en zone occupée fut mis en place. Jean Leguay, le représentant de René Bousquet
en zone occupée, en ce qui concernait la province, et Hennequin, directeur de
la police municipale de la Préfecture de police qui, rappelons le, n'a jamais
été sous l'autorité de René Bousquet, eurent à contrôler le respect des
accords.
La Préfecture de police qui d'après les accords Bousquet-Oberg était sous
l'autorité directe de Laval, ministre de l'intérieur, était de fait, entièrement
contrôlée par les SS[13].
Dans chaque commissariat de la Préfecture de police, un agent de la Direction
des affaires juives, acquise aux idées des nazis, commandait les opérations.
En contre partie, Danneker alla contrôler les termes de l'échange en passant
une inspection des camps de captivité des juifs étrangers en zone non occupée[14].
Le compte rendu fait par un
des responsables de la déportation des juifs en France d'un entretient téléphonique
avec Eichmann prouve que cet échange fut très préjudiciable aux performances
des opérations de déportation en France[15].
Angers
:
Le seul des convois prévus
par Dannecker au départ d'une ville de province partit d'Angers avec 824 juifs
le 20 juillet 1942. Le docteur André Lettich, survivant de ce convoi, a témoigné
que sa famille avait été arrêtée par des policiers allemands et que les
camps de regroupement utilisés avant celui du grand séminaire d'Angers étaient
gardés par des soldats de la Luftwaffe[16],
aussi agressifs que les SS[17].
Le Kommandeur Hans-Dietrich Ernst n'avait pas jugé judicieux d'utiliser la
police française pour préserver la confidentialité, et sa méthode fut la
plus efficace. Le seul document français retrouvé dans les archives fut une
lettre d'envoi à Vichy, par le secrétaire général de la préfecture, de la
liste des 824 personnes déportées par les autorités allemandes, dont 201
françaises.
A
Bordeaux :
Le procès de Maurice Papon
nous permet de connaître plus précisément le contexte des arrestations.
En prélude, on sait que les
SS, conformément au protocole de Wannsee voulurent préparer les déportations.
Rappelons que le préfet régional au début de 1942 était François
Pierre-Alype, très collaborationniste, et que le chef de la délégation du
SIPO-SD à Bordeaux était un antisémite forcené : Herbert
Hagen. Ce dernier
convoqua la PQJ (police des questions juives) de Bordeaux à la SIPO-SD, pour
lui faire part de ses volontés. Le compte rendu de cette réunion a été lu
par le Président de la cour d'assises au procès ; il est particulièrement
instructif.
Ce compte rendu, en date du
13 février 1942, est donc nettement antérieur aux rafles de juillet. Il est présent
dans les archives de la préfecture régionale de Bordeaux[18].
Il émane du délégué régional à la Police des Questions Juives, Jean
Chenard, et est adressé au directeur général de cette police.
Jean Chenard explique qu'il
s'est rendu sur convocation du
commandant Hagen dans les locaux de la
Sicherheitspolizei (SD), et qu'il n'y a rencontré que son adjoint, Holf et un
capitaine. Plusieurs sujets furent abordés concernant l'organisation de la PQJ
et des demandes d'enquête faites par le SD, mais le cinquième point nous éclaire
particulièrement sur notre sujet :
« 5 ° -
Nous reprîmes alors le sujet exposé dans la lettre n° 13 que nous
avons adressée le 10 janvier.
Le
commandant Hagen est toujours décidé à procéder dans un proche avenir à
l'internement de tous les juifs d'origine étrangère (surtout d'origines
allemande, autrichienne, tchèque, polonaise) résidant sans les Basses-Pyrénées,
les Landes et la Gironde.
Ces juifs seraient au nombre de 300 à 400.
Les autorités allemandes ordonneront que ces arrestations soient faites au
même moment dans notre région, mais dans l'ordre suivant : Basses-Pyrénées
d'abord, puis Landes et en Gironde. Elles donneront au dernier moment les
adresses des juifs touchés et les instructions utiles.
Elles désirent :
a/ que les arrestations[19] soient opérées par la police française
;
b/ que les juifs ainsi arrêtés
soient rassemblés dans la région bordelaise pendant un jour ou deux,
avant d'être transportés vers Paris ;
c/ que leur surveillance
au cours de ce transport soit assurée par la police française
d/ que le transport soit
assuré par les autorités françaises.
En conséquence, les services du commandant Hagen désirent au plus tôt
:
a/ que les autorités françaises compétentes étudient, dès à présent,
la coordination nécessaire en vue des arrestations simultanées
à effectuer dans la zone occupée des 3 départements formant notre région,
de façon que tout soit prévu et prêt au jour ou les autorités allemandes
donneront l'ordre d'agir ;
b/ savoir si nous pourrons disposer des moyens de transport nécessaires
pour la rassemblement à Bordeaux des juifs arrêtés, et leur acheminement
vers Paris ;
c/ savoir si nous pourrons effectuer les arrestations et assurer la
surveillance des convois, ainsi que les autorités allemandes le désirent ;
d/ savoir si nous pouvons disposer à Bordeaux d'un camp où ces juif
auraient à être rassemblés pendant 24 ou 48 heures. Le commandant Hagen désire
un autre camp que celui de Mérignac afin d'éviter tout contact avec des
détenus, en bonne partie communistes, qui s'y trouvent déjà.
Le délégué régional »
Pour les déportations de
juillet, la SS informa le commissaire Fredou en premier le 2 juillet, puis Garat
le responsable des affaires juives qui en informa Papon
et le préfet régional le 3 juillet 1942[20].
Le procès de Maurice Papon,
nous a appris qu'il n'avait pas été informé auparavant de la volonté des SS
de déporter les juifs, et de ce que tout avait été organisé avant qu'il
n'arrive à Bordeaux. Il ne savait pas non plus que le commandant Hagen, moteur
de cette organisation, avait été nommé, lors de la réorganisation de
l'Occupation de la France, chef de l'état major du général Oberg, chef de
toutes les polices et de tous les SS en France et, à ce poste, responsable des
exécutions d'otages. Le commandant Hagen, antisémite total, était un ami de
Eichmann.
L'antisémitisme de Hagen
l'a poussé à vouloir accélérer les déportations mais cet empressement a
sauvé de nombreux juifs du sort fatal. Ce compte rendu n'a pas pu rester secret
vu le nombre de personnes qui en ont été forcément informées par les
questions qui leur furent posées, et de nombreux juifs étrangers qui se
savaient inscrits sur les listes en ont été informés et ont déménagé. Dans
son compte rendu au préfet régional de la rafle du 16 juillet, Pierre Garat
justifia le "déchet" de 30% :
«Ce
déchet ne doit pas être attribué aux fuites que dans une très faible partie,
beaucoup de juifs ayant quitté leur domicile depuis plusieurs semaines, voire
plusieurs mois, d'autre étant déjà internés.»
Le témoignage de
l'intendant de police Duchon précise que
les SS accusaient la police française d'avoir averti les juifs depuis le 2
juillet. Garat voulait dédouaner la police, mais c'était depuis plusieurs mois
que certains juifs étaient avertis.
D'après le procès de
Maurice Papon, on sait que les SS réduisirent les délais de préavis de la
police française pour les rafles suivantes, pour éviter les fuites, et
finirent par s'en passer. Pour les arrestations du 10 janvier 1944, la SS exigea
la participation de la police française, avec l'accord de Darnand, pour mettre
la police française à l'épreuve : la question du nombre d'arrestations était
alors secondaire.
Conclusion
Les déportations de juifs
furent conditionnées dans les pays de l'Europe de l'Ouest par deux facteurs
essentiels : la volonté de Hitler de les exterminer et, en France, le marché
passé entre Oberg et Laval. De tous les pays d'Europe qui furent entièrement
occupés, la France fut celui ou le taux de juifs déportés fut le plus faible.
A Bordeaux, Maurice Papon
n'avait pour les défendre que sa volonté et son stylo ; il le fit avec détermination.
La communauté des Français israélites lui en fut reconnaissante après la
guerre, mais beaucoup plus tard, et pour des raisons qui méritent une étude spécifique,
la nouvelle communauté juive de France n'eut de cesse de le faire condamner
à finir ses jours en prison.
[2]
- La présentation de cette conférence sur wikipedia : Conférence
d'Evian(1938)
[4]
- Raul Hilberg, tome 2, page 477 à
480.
[5]
- Souligné par le rédacteur de
cette page.
[7]
- Idem, page 548. Il cite cette
directive du 26 juin 1042, RF-1221 (N° du document au tribunal de Nuremberg).
[8]
- Raul Hilberg, tome 2 pages 548 et
549, Mémorandum signé par Eichmann et Dannecker du 1er juillet
1942, RF- 1223 ; Dannecker à Knochen et Lischka même date RF-1222.
[9]
- Raul Hilberg, tome 2 pages 508 et 509.
[10]
- Simon Wiessentahl eut beaucoup de mal à retrouver ce Silberbauer, car il fut
un temps où Otto Frank ne voulait pas parler de cette arrestation.
[11]
- Le hors série N° de la revue Historia,
l'Internationale SS, présente
une étude complète de ce sujet.
Page 15 : 40 000 Hollandais, 25 000 Flamands, 9 000
Wallons et 10 000 Français s'engagèrent dans la Waffen SS.
[12]
- La persécution des juifs en
France…, présentée par la France à Nuremberg, pages 226 et 227.
[13]
Le premier Préfet de police sous l'occupation fut Roger Langeron. Il fut arrêté
en janvier 1941.
[14]
- La persécution des juifs en France…, Document 23. Le rapport de
Danneker est daté du 20 juillet 1942 : Il inspecta les camps de Fort-Barraux près
de Grenoble, Les Miles près d'Aix-en-Provence, de Rivesaltes et de Gurs.
[15]
- Raul Hilberg, tome 2 page 550.
Eichmann menace de dénoncer l'incapacité des l'équipe de Paris. Une note précise
: Mémorandum de Röthke relatif à
un entretien téléphonique avec Eichmann du 15 juillet 1942. Ce mémorandum est
reproduit in
extenso dans : La persécution des juifs en France, présentée au tribunal de
Nuremberg. Document N° 10 (RF-1226). Voire aussi Dannecker à Röthke en date
du 21 juillet 1942.
[16]
- Le commandement des forces de la
Luftwaffe de l'Ouest de la France était à Angers où il y avait une base aérienne
et une importante garnison de cette arme.
[17]
- Serge Klarsfeld, Le mémorial de
la déportation des Juifs de France, convoi N° 8.
[18]
- La seconde guerre mondiale en
Gironde par les textes, Archives départementales de la Gironde, page 214
[19]
- L'archiviste nous avise que les
parties soulignées l'ont certainement été, dans le texte original, par le préfet
régional Pierre-Alype.
[20]
- Notes sténo. du procès Papon, tome 1 pages 678 et suivantes.
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