Jacques Villette: Pour la réhabilitation de Maurice Papon
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La collaboration forcée

    La collaboration était inscrite dans la convention d’Armistice. Pour notre étude, les articles les plus significatifs étaient l’article 3, qui précisait que l’administration française de la zone occupée était aux ordres de l’armée allemande, l’article 19, qui précisait que la France s’engageait à livrer les réfugiés allemands dans tous les territoires français, et l’article 24 qui précisait que la commission d’Armistice était le vecteur de transmission des ordres allemands à l’administration française.

    Les fonctionnaires en poste durent subir cette collaboration en en diminuant sa portée dans toute la mesure de leur possible. Certains, peu nombreux, parce qu’ils croyaient à la victoire de l’Allemagne ou la souhaitaient par goût du totalitarisme ou par haine du communisme, l’accentuèrent et furent les collaborationnistes. Des Français sans scrupule, profitèrent même de cette collaboration pour s’enrichir ; ils furent pourchassés après la guerre.

    Jusqu'à la réorganisation de l'occupation, ordonnée par Hitler en mars 1942 et mise en place dans les 3 mois qui suivirent, la responsabilité totale de l'occupation incombait à la Wehrmacht. En juin 1942, toutes les fonctions de police, de contre espionnage, de représailles et de déportation furent placées sous la responsabilité du général Oberg, chef des SS et des Polices. Il avait sous ses ordres les forces d'intervention SS (Ordnung Polizei) et le BdS, représentation à Paris du RSHA de Berlin, c'est à dire l'ensemble des polices de sûreté (dont la Gestapo). Helmut Knochen était le chef du BdS.

    La Gestapo sous les ordres de Boemelburg, rapportait directement à la Gestapo à Berlin pour ce qui concernait les représailles, la déportation des juifs et les affaires d'espionnage que Himmler voulait contrôler lui même. (Exemple : l'arrestation de Jean Moulin et celle de Léopold Trepper).

    Laval, de retour au pouvoir, organisa l’administration française suivant les exigences allemandes. Il se réserva la fonction de ministre de l’Intérieur, et nomma :

    - un sous secrétaire d’Etat à l’Intérieur, qui était le correspondant du MBF, commandement en France de l'administration de la Wehrmacht (Le commandement des forces opérationnelles de la Wehrmacht restait rattaché directement à Keitel).

    - René Bousquet, secrétaire général de la police, qui était le correspondant d’Oberg et de Knochen,

    Laval et Bousquet étaient représentés en zone occupée respectivement par Jean Pierre Ingrand et Jean Legay.

    Le résultat de cette collaboration forcée a été un gigantesque pillage de la France qui, additionné des destructions dues aux bombardements alliés, fit que la France était totalement ruinée à la Libération. Début 1944, près de trois millions de Français travaillaient pour l’Allemagne, un million de prisonniers de guerre et un million de travailleurs forcés ou volontaires en Allemagne, et un million de travailleurs en France.

    A Bordeaux

    L’organisation de la collaboration fut celle prévue pour la France. On pourrait dire que chaque fonctionnaire français était " marqué à la culotte " par un officier allemand.

    Ainsi, le Préfet régional devait rendre compte au général Knoertzer, chef de la Feldkommandantur ; Maurice Papon, secrétaire général de la Préfecture, devait coopérer avec Herbold, le secrétaire général de la Feldkommandantur; l’intendant de police Duchon recevait des ordres comminatoires du chef du KDS ou de la GESTAPO.

    Le contrôle des juifs était particulier. La tâche administrative du maintien du fichier était confiée au service des questions juives de la Préfecture, mais les enquêtes étaient faites par une police spécialisée, d’abord appelée Police des questions juives, puis SEC, section d’enquête et de contrôle, qui dépendait du Secrétariat général aux questions juives, totalement en dehors de la Préfecture. La SEC s’est plainte que la préfecture effectuait des radiations illégales. (Voir le document de la SEC). Le service des questions juives, placé sous la responsabilité de M. Maurice Papon, était donc coincé entre la SEC et le KDS.

    Tous les ordres concernant les représailles et les opérations contre les juifs étaient transmis par le KDS à l’intendant de police Duchon ou directement aux commissaires de police. Certains étaient si choquants que l’Intendant de police avertissait immédiatement le Préfet, et les Français se regroupaient pour demander l’annulation des ordres ou pour gagner du temps. Les Français tentaient souvent d’obtenir l’intervention du général Knoertzer, mais ils ignoraient la note d’organisation de Hitler qui retirait au MBF toute autorité sur ces problèmes.

    Les membres de la Kommandantur savaient que la Préfecture n’était pas collaborationniste comme la précédente (le préfet Pierre-Alype et son directeur de cabinet Reitge) mais ils admettaient que des Français défendent les intérêts de la France par tous les moyens qui n’étaient pas des agressions contre l’armée allemande. Maurice Papon passait à leurs yeux pour un fonctionnaire compétant et rigoureux qui se défendait pied à pied.

    La Préfecture avait donc très peu de contact avec le KDS. Le préfet régional Maurice Sabatier ne se rendit que deux fois au KDS : le 20 septembre 1942, pour protester contre l’exécution des 70 otages, et le 10 janvier 1944, pour protester contre l’arrestation massive de Français israélites. Maurice Papon n’eut aucun contact de son fait. Il fut convoqué deux fois par le KDS parce qu’il avait la réputation d’être gaulliste. Chaque fois, c'était pour le mettre en garde contre toute action contre les intérêts de l’armée allemande. Il est certain que si ses activités dans la Résistance avaient été découvertes, il n’aurait pas survécu.

    M. Maurice Papon n’a eu aucune responsabilité dans les arrestations ou dans la formation des convois de déportation. Pour donner l’illusion que l’administration française gardait son autonomie, il a signé des réquisitions sur ordre du Préfet, qui n'étaient que des documents administratifs, mais qu’il en ait signé avant ou après les événements, ou encore qu’aucune n’ait été signée par qui que ce soit, n’aurait absolument rien changé. L’Administration française n’était pas en mesure de s’opposer à ces déportations, pas plus qu’à celles de résistants ou celles du STO, service du travail obligatoire. Les seules actions qu’elle pouvait entreprendre étaient de réclamer l’application des accords à haut niveau ou des actions clandestines, comme des radiations du fichier des juifs, ou encore avertir les personnes concernées. M. Maurice Papon s’y est employé avec courage et détermination. Qui peut dire de nos jours, où l’on chante la Marseillaise plus souvent sur les stades que devant les pelotons d’exécution, qu’il aurait agi avec plus de courage que M. Maurice Papon ?

Diagramme récapitulatif de la collaboration forcée (en format pdf)

Notes sur le diagramme :
Générale : Les relations entre la Préfecture et le KDS sont restées ambiguës. Pour Maurice Papon lui-même, l'Intendant de Police était le canal de transmission entre ces deux organisations, mais l'étude des documents montre que, en fait, le KDS donnaient des ordres à la Police, ordres comminatoires qui furent exécutés mais souvent sabotés par les fuites. La situation fut identique dans les autres régions.
1 - Le remplacement de Bousquet, qui avait prêté serment à Pétain, par Darnand, qui avait prêté serment à Hitler, a beaucoup aggravé le sort des juifs et des résistants.
2 - Poinsot, collabora totalement avec les Nazis car il croyait à la victoire de l'Allemagne. Il fit arrêter de nombreux résistants.
3 - Dehan, qui devint chef de la SEC, Service d'enquête et de contrôle, était un antisémite notoire.
Darnand, Poinsot et Dehan  furent condamnés à mort et exécutés à la Libération.
© Jacques Villette, Paris 2001