COMPTE RENDU
Audience accordée par Monsieur François MITTERRAND, Président de la
République, à une délégation de lassociation "Résistance Vérité
Souvenir", le 13 Juillet 1988 au Palais de lElysée.
Objet de lAudience. Informer le Chef de lEtat du dossier
" Papon " et lui demander de bien vouloir dans le cadre de ses
compétences faire mettre un terme définitif à ce dossier qui traîne depuis sept ans.
Composition de la délégation.
- Monsieur Maurice BOURGES-MAUNOURY : Ancien Président du Conseil, Président de
lAssociation.
- Monsieur Jacques SOUSTELLE Ancien Ministre, Vice-Président de I Association.
- Monsieur Gaston CUSIN : Ancien Commissaire de la République à Bordeaux.
- Monsieur Jean MORIN : Ancien Préfet, Directeur du Personnel du Ministère de
lIntérieur à la Libération.
- Maître Charles VERNY : Avocat, Vice-Président du Comité dAction de la
Résistance.
- Monsieur Lai KAMARA : Délégué Général de lAssociation.
- Monsieur Nicolas PILLIET : Délégué Général de lAssociation.
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Monsieur Maurice BOURGES-MAUNOURY a demandé une audience au Président de la
République pour une délégation de lAssociation
"Résistance-Vérité-Souvenir" afin dexposer au Chef de lEtat la
nécessité quil y a à mettre le plus rapidement possible un terme aux procédures
judiciaires engagées à lencontre de Maurice SABATIER et Maurice PAPON pour
"crime contre lhumanité", procédure annulée au bout de six ans pour
vice de forme, et reprise aujourdhui avec une nouvelle inculpation de Maurice
SABATIER et Maurice PAPON pour "complicité de crime contre lhumanité.
Déroulement de laudience.
Laudience sest déroulée en quatre phases successives :
- En premier lieu a été abordée la question du rôle de Maurice PAPON à la
Préfecture de la Gironde de 1942 à 1944, et les raisons pour lesquelles il a été
maintenu en fonction après la Libération en qualité de Préfet, Directeur du Cabinet du
Commissaire de la République de BORDEAUX.
- En deuxième lieu a été exposée lorigine de laffaire.
- En troisième lieu, la question plus générale de la nécessité de limiter la
durée des instructions a été évoquée.
- Enfin le Président de la République a répondu à ses interlocuteurs et leur a
donné son sentiment.
Le rôle de Maurice Papon à la Préfecture de la Gironde
Au cours dun exposé liminaire Maurice Bourgès-Maunoury a rappelé au
Président de la République quil avait devant lui, en la personne de Gaston
CUSIN,
de Jacques SOUSTELLE et de lui-même les trois commissaires de la République nommés à
la Libération par le Général DE GAULLE à Bordeaux. A cette époque, Maurice PAPON
était depuis plus de deux ans Secrétaire Général de la Préfecture de la Gironde.
Comme tous les fonctionnaires nommés par Vichy, Maurice Papon a fait lobjet
dune enquête de la commission dépuration du Ministère de lIntérieur,
commission dont Jean MORIN avait le contrôle en tant que Directeur du Personnel de
lAdministration Préfectorale sous lautorité du Ministre Adrien
TIXIER. Cette
commission extrêmement sévère nayant relevé aucun fait à lencontre de
Maurice PAPON. Monsieur Gaston CUSIN, connaissant son rôle dans la Résistance, la
promu Préfet et Directeur du cabinet du Commissaire de la République, nomination
confirmée par le Gouvernement. Maurice PAPON remplira par la suite les mêmes fonctions
auprès des successeurs de Gaston CUSIN, Jacques SOUSTELLE et Maurice
BOURGES-MAUNOURY.
Tour à tour Gaston CUSIN et Jacques SOUSTELLE, et, en particulier, Jean MORIN, ont
confirmé au Président de la République dune part que rien à la Libération
période où les dénonciations de tous ordres allaient bon train
navait été reproché à Maurice PAPON, dautre part quil avait
activement participé à la Résistance et quen fait cétait sur les
instructions diffusées depuis LONDRES quil était resté en fonction.
Gaston CUSIN a particulièrement insisté sur la mauvaise foi des accusateurs de
Maurice PAPON qui, soit étaient très jeunes au moment de ces événements, soit
quils navaient pas rempli dans la Résistance les missions quils
prétendaient avoir été les leurs. Il a expliqué au Chef de lEtat quen
réalité, à travers Maurice PAPON, cest toute lAdministration qui était
visée et que selon lui, lassociation du Corps Préfectoral devrait intervenir dans
cette cause.
Lorigine et le déroulement de laffaire.
A une question du Président de la République sur lorigine du déclenchement
de cette affaire, Maurice BOURGES-MAUNOURY précise au Chef de lEtat que celle-ci a
éclaté entre les deux tours de lélection présidentielle de 1981 dans le
"Canard Enchaîné".
Plusieurs plaintes avec constitution de partie-civile ont été déposées après coup,
et lont été, a confirmé Jacques SOUSTELLE au Président, à linitiative de
Maître Serge KLARSEELD, et ont abouti sans enquête ni vérification
fiablelinculpation de Maurice PAPON. Celle-ci a considérablement ému de
nombreux résistants et en particulier ceux qui avaient été les chefs de Maurice
PAPON.
Tous ont demandé à être entendu par le juge dinstruction.
Au bout de six années dinstruction, lensemble de la procédure a été
annulé pour vice de forme par la Cour de Cassation. Tout doit donc être repris depuis le
début.
Monsieur Gaston CUSIN a particulièrement insisté auprès du chef de lEtat
pour que les choses aillent cette fois plus vite, dans la mesure où les principaux
témoins de cette période vieillissaient et disparaissaient peu à peu, et que reprendre
une instruction pour plusieurs années présentait de nombreux dangers au plan de
létablissement de la vérité en même temps quelle était insupportable sur
le plan humain.1
La question de la durée des instructions.
Monsieur Jacques SOUSTELLE a pour sa part particulièrement insisté sur la
durée de linstruction qui est maintenant dans sa septième année1.
Il a rappelé au Chef de lEtat que la Cour de Justice des Communautés Européennes
avait indiqué quune période de cinq ans devait être considérée comme un maximum
pour une instruction criminelle.
Il a demandé au Président de la République sil pouvait être envisagé de
faire entrer, sous la forme la mieux adaptée, cette recommandation dans le droit interne
français.
La réponse du Président de la République
Après avoir attentivement écouté lensemble de ses interlocuteurs, le
Président de la République a indiqué, en premier lieu, quil avait personnellement
peu suivi cette affaire autrement quà travers la presse, car elle nétait pas
de sa compétence, et quil ne pouvait bien entendu, du fait de la séparation des
pouvoirs, effectuer la moindre intervention sur le magistrat chargé de
linstruction.
Ceci étant posé, il a expliqué quil ne connaissait Maurice PAPON quà
travers ses fonctions administratives, et quil lui était toujours apparu comme un
haut fonctionnaire de qualité et très compétent.
A la lumière de ce quil a entendu, cette affaire lui apparaît comme un
"règlement de compte politique", méthode quil condamne, car il est bien
surprenant que lon ait mis près de quarante ans à découvrir la prétendue
culpabilité dun homme ayant occupé durant toutes ces années les diverses
fonctions administratives ou électives quont été celles de Maurice
Papon.
Le Président Mitterrand a assuré ses interlocuteurs quil sentretiendrait
de cette affaire avec le Garde des Sceaux afin que celui-ci " mette de
lordre dans ce dossier ".
Il a enfin déclaré que selon lui des procédures dinstruction aussi longues
étaient "attentatoires à la démocratie".
Note 1 : Mis en italique par la rédaction. La remarque de Gaston Cusin
était prémonitoire puisque lui-même et Jacques Soustelle étaient décédés lors du
procès.
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